Ah, les archives… Un paradis pour les historiens, un enfer pour les autres. Mais non, je blague! Par contre, il faut bien se l’avouer, il peut être facile de se perdre dans les archives. Heureusement, mon amie, Emma Lacasse, a fait des études en gestion des documents et des archives et s’est proposée pour écrire un article en lien avec son domaine.
Sur ce, je vous laisse Emma vous guider dans cet univers bien familier pour elle. 🙂
Les archives évoquent un certain romantisme. Il est facile d’imaginer des écrits anciens d’une époque révolue remplis de secrets. Dans les faits, les archives sont très terre à terre. Ce sont tout simplement des documents qui ont été produits dans le passé, très souvent à des fins administratives. Cela ne les empêche pas d’être néanmoins très inspirantes! Que ce soit pour découvrir des secrets sur une personne ou une cité, pour rétablir la vérité, pour faire de l’espionnage ou pour rechercher un savoir oublié, les occasions sont nombreuses pour que des personnages soient tentés d’aller fouiller dans les voûtes. Or, pour bien utiliser un outil, il faut en connaître certaines bases. C’est pourquoi je vous invite à découvrir les archives et ce qu’elles impliquent pour mieux saisir leur fonctionnement, leurs possibilités et leur potentiel.
C’est quoi une archive?
Simplement, une archive est un document (pas nécessairement en papier) qui est conservé en raison de son importance et de sa valeur historique.
La Loi sur les archives du Québec donne cette définition: «l’ensemble des documents, quelle que soit leur date ou leur nature, produits ou reçus par une personne ou un organisme pour ses besoins ou l’exercice de ses activités et conservés pour leur valeur d’information générale» (art 2).
Cela peut être aussi ennuyant que des rapports fiscaux d’un marchand de tissus, mais aussi tout aussi palpitant que le journal personnel d’un grand explorateur, le reçu de l’achat d’une épée par une guerrière ou les plans de construction d’un palais majestueux. Pour les auteurs et autrices de fictions, les archives ont un très grand potentiel justement en raison de leur nature même de témoins. Elles peuvent raconter tout et son contraire et provenir de toutes les origines imaginables, temporelles et physiques. En soi, les archives racontent une époque, une vie, un événement, alors pourquoi ne pas les faire parler dans une histoire? Et tant qu’à les faire parler, pourquoi ne pas s’inspirer de la place qu’ont ces fameux documents du passé dans la réalité et dans la fiction existante? Voyons quelques principes archivistiques qui peuvent être le point de départ d’une création.
La nature et le support des archives
Les archives peuvent être de natures très diverses. Par exemple, des objets peuvent être considérés comme des archives s’ils témoignent d’une histoire. La baguette magique d’un grand sorcier ayant marqué l’histoire pourrait être considérée comme une archive parce qu’elle témoigne de sa vie. De la même manière, les supports sont très variés aussi. On retrouve évidemment le parchemin, le papier, le papyrus, la pierre, l’argile et d’autres supports sur lesquels on peut directement écrire. En revanche, il ne faut pas omettre les photos, les diapositives, les microfiches, les rubans magnétiques, les disques… Encore plus étonnant, nous connaissons en ce moment même les premiers essais d’inscription d’information sur de l’ADN (à creuser pour les auteurs/trices de science-fiction!). Dans votre univers magique ou fantastique, pourquoi ne pas laisser aller votre imagination pour des supports originaux? Des informations contenues dans des potions magiques, dans des plantes, dans de la musique, dans une dimension magique agissant comme un serveur, invisibles sauf pour ceux ayant des pouvoirs, sur des êtres humains directement, etc. Il n’y a pas de limite!
Qui a accès?
Ce n’est pas tout le monde qui a accès aux archives pour des raisons de sécurité et de conservation. Certaines personnalités publiques peuvent même avoir interdit de leur vivant l’accès à leurs archives durant une certaine période après leur mort (pour un maximum de 100 ans au Québec). Pour les visites, les centres d’archives doivent conserver un registre ou du moins une trace indiquant toutes les personnes qui sont venues les consulter. Aussi, certaines archives fragiles ne sont accessibles qu’aux employés. À l’extrême, un contrôle de l’information et des archives a été observé dans les régimes totalitaires interdisant aux citoyens et chercheurs tout accès à ces documents. La question est donc simple, mais peut avoir de grands impacts sur une quête. Qui a accès aux archives, qui contrôle cet accès et comment est-il contrôlé?
Où est-ce conservé?
Le lieu de conservation est primordial. Dès les débuts de la civilisation, ces lieux sont très organisés. Dans la Grèce antique, l’archéon servait à conserver les documents concernant les affaires de l’État et était un édifice aussi important qu’un temple. Depuis, les lieux ont grandement varié et ce serait trop long de tous les énumérer. L’imagination est vraiment la seule limite dans ce cas.
Toutefois, il y a un point important à considérer pour le lieu de conservation: la préservation, soit protéger les archives. Si dans le monde normal, les lieux doivent surtout être protégés de la lumière, de l’eau, du feu, bref des éléments en général, et du vol, un monde magique peut présenter d’autres enjeux. Le centre d’archives est-il entouré d’un bouclier le rendant invulnérable aux attaques magiques? Il faut aussi penser à la manière avec laquelle des gens peuvent s’introduire dans le lieu et de quelle manière les archives peuvent être abîmées. Pour une bonne conservation, il est important de connaître le pire ennemi de son support. Le feu, par exemple, est dévastateur pour le papier, mais causera moins de dommages à de la pierre très solide. Le lieu est habituellement sous la responsabilité d’une personne dont le rôle est de contrôler les allées et venues dans le centre, mais aussi de s’assurer de la bonne protection des documents. Cette personne peut être à la fois facilitatrice et un obstacle à la quête d’un héros. Il est envisageable aussi que les archives ne soient pas conservées dans un lieu physique, tout dépendant de leur forme. Il peut s’agir d’un emplacement immatériel ou bien d’un univers parallèle.
Qu’est-ce qu’on garde?
Un élément de base de l’archivistique est qu’on ne conserve pas tout. On conserve ce qui a une certaine valeur historique, patrimoniale ou de témoignage. Cette valeur peut évidemment être relative selon le contexte, mais habituellement, quand un document permet d’en apprendre sur un aspect de la vie d’une personne, d’un pays, d’un organisme, il est considéré comme ayant de la valeur. Un archiviste apprend très vite à décerner la valeur dans les documents. Ceci dit, dans un univers fictif, qu’est-ce qui a de la valeur? Qu’est-ce qui vaut la peine d’être conservé? Si depuis les débuts des civilisations, les humains conservent des documents administratifs, économiques, législatifs et politiques, peut-être que ces derniers n’ont aucune importance dans un autre monde.
D’un autre côté de cette question, nous retrouvons aussi la destruction qui n’aurait pas dû avoir lieu. On en retrouve de nombreux exemples dans l’histoire dont certains remontent à l’Antiquité égyptienne! En effet, des hiéroglyphes mentionnant Akhenaton ont été détruits après sa mort au XIVe siècle av. J.-C. afin d’effacer sa mémoire. Cela se produit aussi lors d’invasions impériales, de révolutions, de changement drastique de régime, etc. Entre archivistes, nous disons souvent à la blague que l’on peut effacer quelqu’un de l’histoire, mais c’est tristement vrai. Les archives peuvent aussi avoir été détruites simplement par l’ignorance de leur valeur future à l’époque de leur création. Beaucoup d’archives audio, télévisuelles et cinématographiques ont été perdues pour cette raison. Des secrets effacés peuvent faire une histoire très intéressante.
Quelques exemples
Je vous ai présenté des notions archivistiques qui font la base de notre métier et qui sont très ancrées dans le monde réel. C’est un sujet qui est très large, mais je suis confiante que cette base est un bon point de départ pour titiller l’imagination. J’espère avoir pu démarrer quelques pistes de réflexion et démontré le potentiel que peuvent avoir les centres d’archives dans un récit de fiction. Après le réel, alors dans l’imaginaire! Je vous présente ci-dessous quelques bons exemples d’utilisation des archives et des documents provenant de la littérature, du cinéma ou de la télévision.
Star Wars: Rogue One
La base de données impériales de planète Scarif où les plans de l’Étoile de la mort sont conservés.
On a un bel exemple d’une utilisation absolument pragmatique des documents ou, dans ce cas-ci, des données. En fait, cette base semble être un centre de conservation de données qui ne sont pas encore au stade d’archives. Autrement dit, elles sont encore utilisées dans une certaine mesure. On a un bel exemple de systèmes de manipulation des données avec les petits robots qui sont les seuls présents dans la «voûte», des limites posées pour l’accès, et de la valeur importante que les documents peuvent avoir dans une situation de tension politique. Après tout, les documents sont souvent ce qui est le plus recherché dans les histoires d’espionnage.
Star Trek
Memory Alpha.
Memory Alpha un lieu de conservation scientifique et archéologique pour l’ensemble de la Fédération. C’est un bel exemple des archives comme vecteur de savoir et de partage de connaissances. Chaque race est invitée à collaborer dans un seul et même lieu de recherche pour l’avancement de la science dans l’ensemble de la Fédération. Une belle utopie comme Star Trek sait si bien les faire.
Les animaux fantastiques: Les crimes de Grindelwald
Salle des archives.
Cet exemple est ce qui se rapproche le plus d’un centre d’archives public classique. Ce département du ministère des Affaires magiques renferme en effet surtout des actes notariés et des registres de familles. Si vous visitez un centre d’archives de la BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec), c’est ce que vous verrez le plus. Une visite à cet endroit est le meilleur moyen d’en apprendre sur sa famille ou celle des autres.
Le Seigneur des anneaux
Les archives du Gondor.
Gandalf recherche les origines de l’Anneau à cet endroit. L’exemple parfait d’archives historiques qui permettent de retracer des événements avec des documents datant de la même époque. Le magicien les utilise ici comme un historien qui ferait des recherches. D’ailleurs, dans le film, on le voit boire et fumer sur les lieux, de quoi donner une crise d’urticaire à tout archiviste! Mais c’est un monde fantastique, alors on peut se permettre ce que l’ont veut.
Le Nom du vent
Les archives de l’Université.
Ces archives sont un lieu de collection de savoir qu’on ne peut accéder avant d’avoir acquis un certain niveau d’étude. On parle alors d’archives accessibles à une forme d’élite intellectuelle et jalousement très protégées contre les personnes non admissibles. Ce lieu met aussi en valeur l’importance des archives dans la recherche, puisqu’il fait partie d’une université.
Les deux prochains exemples présentent des bibliothèques qui ne sont pas techniquement la même chose qu’un centre d’archives. Par contre, ils suggèrent des pistes très intéressantes.
Avatar: Le dernier maître de l’air
Bibliothèque de Wan Shi Tong.
Cette bibliothèque remplit en partie le même objectif qu’un centre d’archives. Elle contient des informations cruciales et avec une grande valeur historique et de témoignage. Elle est aussi un bel exemple d’un mauvais usage des archives qui a mené à une protection extrême de la bibliothèque contre toutes les visites d’humains.
Le Nom de la Rose
La bibliothèque.
Le lieu le plus important du roman d’Umberto Eco est inspiré de lieux réels et fictifs et est assez particulier. Elle a l’objectif de réunir tout le savoir du monde, sans jamais mélanger les nations ensemble. Elle est à la fois effrayante et labyrinthique avec un classement inconsistant, mais magnifique dans la quantité incroyable de savoir qu’elle contient. Par sa structure et son organisation, elle représente l’ethnocentrisme et les biais culturels avec lesquels les archives et les écrits sont parfois gérés. De plus, le fait que seulement deux personnes y ont accès pour protéger le savoir va à l’encontre du principe de diffusion des archives. Comme l’exemple précédent, cela démontre une certaine dérive dont nul n’est à l’abri. Il serait possible d’écrire plusieurs thèses de doctorat sur ce sujet, en fait!
Je termine en vous suggérant d’aller visiter la page «De curieuses archives» de la BAnQ, qui présente des exemples d’archives insolites qui frappent l’imagination. Ça prouve qu’on peut vraiment trouver de tout!
https://www.banq.qc.ca/explorer/articles/de-curieuses-archives
Sur ce, je vous laisse à votre création!
À propos d’Emma Lacasse
Passionnée de lecture et d’écriture de tous genres depuis toujours, Emma Lacasse a trouvé une passion dans l’univers des archives et de la gestion documentaire. Titulaire d’un certificat en gestion des documents et des archives à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), elle est actuellement technicienne en conformité et gouvernance de la gestion de l’information chez une firme de consultants spécialisée.
Comme beaucoup de ses collègues, elle reste toujours fascinée par les archives historiques et leur immense pouvoir pour raconter toutes sortes de choses, parfois très surprenantes. Elle n’hésite d’ailleurs pas à s’en inspirer lorsqu’elle écrit ses histoires pour le plaisir. Sa découverte la plus inusitée dans le cadre de son travail: des bouteilles de vin dans les archives d’une municipalité!
