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Leçons de worldbuilding : La Griffe du Diable

L’hiver est sur le point de s’achever (enfin, on l’espère!). Dans mon coin de pays, l’hiver est long, ce qui en fait un cadre idéal pour des histoires fantastiques. Et ça tombe bien, puisque la prochaine leçon de worldbuilding a pour sujet une histoire d’hiver… et de Diable.

Qu’est-ce que La Griffe du Diable?

La Griffe du Diable est une novella de Roger Cantin publié par Alire en 2024. Le soir du jour de l’An, Benoit Larose, le cook d’un chantier de bûcherons, raconte à ses collègues une histoire sur les origines de la damnation d’Alexis Dubois. Il y a vingt ans, Alexis travaillait à ce même chantier, éloigné de sa belle Roxanne. C’est alors que Baptiste Labrèche, contremaître du chantier voisin, lui a indiqué qu’il connaissait un moyen de rejoindre la civilisation pendant le jour de l’An. À condition de ne pas être peureux…

La Griffe du Diable est une revisite de la chasse-galerie, légende folklorique dans laquelle des bûcherons font un pacte avec le Diable pour voir leurs familles. Bien que cette novella soit courte en raison de son format, elle contient de belles pépites en matière de worldbuilding. Regardons de plus près les extraits suivants.

Se rendre au chantier

Dans cet extrait, Benoit place les premiers éléments de mise en contexte de son histoire :

C’était fin octobre, le jour du grand départ pour les chantiers de bois. Dans ce temps-là, on montait au nord en charrettes. En autant qu’y avait des chemins. Pis par après en canots d’écorce, ou sur des radeaux. Le chemin de fer allait pas si loin. Tout le monde avait le cœur gros. On partait pour cinq long mois. Cinq mois sans nouvelles de personne. Cinq mois à couper du bois en comptant chaque maudit jour avant le printemps… C’est long-en-pas-pour-rire!

Il est d’abord intéressant de mentionner que ce récit possède des racines historiques. En effet, au cours du XIXe siècle, le Québec (alors appelé Bas-Canada) connaît l’essor du commerce du bois, fournissant les ressources nécessaires à la Grande-Bretagne pour la construction de bateaux et de chemins de fer. Mais pour qu’un tel commerce prospère, il fallait de la main-d’œuvre…

À l’automne, il n’était pas rare pour les agriculteurs de se rendre dans les chantiers afin d’obtenir des revenus supplémentaires. Dans le cas d’Alexis, le salaire de bûcheron pourrait lui permettre d’acheter un terrain; et en devenant agriculteur, il gagnerait assez de crédibilité pour pouvoir épouser sa belle Roxanne.

Et comme le mentionnait l’extrait ci-haut, il fallait se rendre loin de la civilisation pour atteindre des forêts riches en arbres assez gros pour les scieries. C’est également l’occasion rêvée de mentionner les moyens de transport disponibles à l’époque comme les canots d’écorce ou le train. Tout ça pour un travail en plein cœur de l’hiver, saison idéale pour couper le bois, alors que la sève ne coulait pas.

Bref, les saisons peuvent jouer un rôle important dans la situation socioéconomique d’une civilisation, surtout si celle-ci est majoritairement composée d’agriculteurs qui s’adaptent aux caprices de la nature.

Le travail de bûcheron

Dans l’extrait suivant, le récit de Benoit se poursuit, se concentrant ici sur le travail de bûcheron :

Le soleil couchant dégorge ses derniers rayons sur une vallée peu profonde bordée de douces collines. À force d’abattre les arbres, des clairières s’agrandissent de part et d’autre de la rivière Croche qui emportera les billots vers le sud avec les crues du printemps. Le jour qui tombe ne ralentit pas le travail. Les haches frappent les troncs en cadence, les scies vont et viennent, les palans grincent, les chevaux de trait tirent des charges immenses. Les efforts des bûcherons se font au rythme d’une chanson à répondre callée par le père Laframboise et que l’écho répercute dans tous les pays d’en haut. Alexis encore plus que les autres bûche à tour de bras. Il abat un gros arbre et s’attaque au suivant avant même que le premier touche le sol.

Ici, on a un aperçu des outils utilisés par les bûcherons dans le cadre de leur travail (haches, scies, chevaux de trait…). Il est aussi pertinent de souligner la chanson à répondre, qui agit à la fois en tant que divertissement et en tant que forme d’encouragement. Enfin, un autre aspect qu’on peut remarquer est la présence de la rivière Croche, qui facilitera non seulement le transport des billots vers les compagnies de bois, mais qui va également ramollir les billots pendant le transport. Il est cependant important d’ajouter que cette méthode de flottage du bois a causé de lourdes répercussions écologiques sur les rivières, notamment par l’acidification et la libération de métaux lourds dans l’eau.

La fête du jour de l’An

Enfin, le dernier extrait donne un aperçu de la fête du jour de l’An, telle que célébrée dans la maison du maire Augé, située en bordure du village de Saints-Martyrs-des-Damnés :

Dans le salon du maire Augé, les couples mariés et les fiancés dansent des rigodons et autres sets carrés avec tant d’énergie que, aussi solidement bâtie soit-elle, la maison entière frémit. Il n’y a pas une pièce de vaisselle qui ne s’entrechoque dans le buffet et pas un cadre qui ne tangue sur les murs. Madame Augé a beau les remettre droit, ils recommencent aussitôt à giguer au rythme des violoneux et des tapeux de cuillères.

Réunis chacun d’un côté de la maison, se tiennent les garçons et les filles encore célibataires. Les filles discutent entre elles des mérites des garçons par le biais de plaisanteries, de moqueries, de rires discrets. Les garçons puisent dans leurs verres de p’tit blanc le courage d’aller quérir auprès de l’une des belles l’avantage de la prochaine danse.

On peut voir dans ces paragraphes différents éléments appartenant à la fête : les danses (rigodons, sets carrés), la musique (violoneux, tapeux de cuillères), mais aussi l’alcool (les verres de p’tit blanc). La fête sert non seulement à souligner l’arrivée de la nouvelle année, mais elle peut aussi être un prétexte à s’amuser ou à séduire. On peut également réfléchir sur les gestes attendus par un genre particulier, par exemple les garçons qui doivent prendre l’initiative d’inviter les filles à danser et non l’inverse.

Comme tu peux le constater, il y a effectivement plusieurs éléments de worldbuilding dans une novella telle que La Griffe du Diable. Cependant, je n’ai pas abordé le côté surnaturel de cette histoire, dont le fameux pacte pour transporter les bûcherons par canot volant. Si tu souhaites en savoir plus, je t’encourage à te procurer ce livre chez une librairie locale.

Sur ce, bonne réflexion! 😀

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