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Leçons de worldbuilding : L’Ogre de PENTA

L’ogre, ce fameux monstre mythique mangeur d’enfants… Dans certaines histoires, l’ogre affiche une tout autre forme de gloutonnerie, par exemple envers l’argent et le pouvoir. C’est le cas de L’Ogre de PENTA, qui fait l’objet de notre prochaine leçon de worldbuilding!

Qu’est-ce que L’Ogre de PENTA?

L’Ogre de PENTA (lien d’affiliation) est le premier roman de Victor A. Paul, pseudonyme réunissant Christian Roy et Frédéric Thibaud, deux professeurs de littérature. Publié par Les Éditions Nébuleuses en 2025, ce récit déroule sur 330 ans et tourne autour de cinq femmes : Nora, Eugénie, Delphine, Sumera et Grise-Mari. Et ce qui les relie entre elles? L’Ogre, un être obsédé par la mort au point de faire de l’immortalité la solution aux maux de l’humanité.

Mélange d’uchronie, d’anticipation, de cyberpunk, de dystopie et de récit postapocalyptique, L’Ogre de PENTA relate la chute de notre civilisation, que ce soit par la technologie ou par les changements climatiques. Quant au worldbuilding de son roman, celui-ci témoigne une grande richesse en réaction aux événements du passé. Voyons cela de plus près grâce aux extraits dévoilés ci-dessous!

Les gestes écologiques

Dans le premier extrait, nous sommes en 2084. Après s’être réveillée, Eugénie écoute ses messages avant de se préparer pour son quart de travail :

Votre location hebdomadaire dans les Maisons Neuves s’achève aujourd’hui. N’oubliez pas de placer vos effets personnels dans le coffre. Il sera automatiquement acheminé à votre nouvel appartement dans la journée. Son adresse vous sera assignée, selon vos éco-bonus.

Eugénie n’avait pas balayé ce message. Elle appréciait la voix masculine, rassurante et la petite musique enlevante qui accompagnait le rappel.

VOS ÉCO-BONUS, POUR FAIRE MOINS AVEC PLUS.

Elle aimait collectionner les éco-bonus. Avec eux, chaque petit geste comptait. Au début, rien de plus simple : mettre le papier et le plastique aux bons endroits, marcher davantage, déménager près du bureau. Mais maintenant, doux Jésus, ça devenait difficile ! Abandonner l’eau courante pour éviter les frais de pompage dans les tours avait demandé de l’organisation. Elle se consolait en se disant que seuls les riches pouvaient profiter de ce luxe en achetant au rez-de-chaussée. « Nous avons une belle vue, au moins. » C’est ce qu’Ovid, son mari, lui répétait… Plus ardu encore avait été le tri de leurs déchets organiques. Le dépliant parlait plutôt du compostage de leurs « extrants ». Au départ, elle avait refusé net. Tant pis pour les éco-bonus, la dignité humaine valait quand même quelque chose ! Déjà que les toilettes sèches des Tours Maisons Neuves étaient communes, elle n’allait pas s’abaisser à ça. Cependant, son total d’éco-bonus ayant chuté, Eugénie s’était résignée et les voisines avaient arrêté de chuchoter dans son dos. L’indignation avait duré deux semaines. En bonne Citoyante, elle avait mis le gant de papier, ravalé sa fierté et placé ses extrants dans le bac gris de la Ville, qui serait ensuite transporté aux serres des tours. Malgré toute sa bonne volonté, et même si elle s’exécutait docilement depuis, elle rêvait encore aux toilettes à chasse d’eau de son enfance. Les éco-bonus additionnels n’y avaient rien changé.

Ici les éco-bonus, récompense offerte à celles et ceux pratiquant un geste écologique, retiennent principalement notre attention. L’idée paraît simple, mais son application entraîne une pression à faire plus, notamment lorsque les pairs s’y mettent dans le cas d’Eugénie et des « extrants ».

Et comme on peut le constater au tout début de l’extrait, les éco-bonus ont un impact sur la qualité de vie des gens, puisque ce sont eux qui dictent où ceux-ci doivent habiter, et ce, pour une durée définie. De plus, pour celles et ceux qui ont goûté au confort de l’eau courante dans le passé, l’adaptation aux nouvelles habitudes écologiques n’est pas facile.

La visite aux morts

Dans l’extrait suivant, nous sommes en 2089. On suit le parcours d’un Croque-souris, un jeune garçon travaillant pour Monsieur Bumble dans un cimetière :

En temps normal, lorsqu’une famille en peine insère sa requête à partir d’un des cinq Jardins du cimetière, celle-ci est traitée par le processeur central qui identifie si l’urne archivée est en surface ou en sous-sol. Côté ciel, tout va bien. Le processeur capte la fréquence radio. Il la compare à celles des milliers d’urnes qui émettent sans arrêt leur position dans la nécropole. La tour cinéraire identifiée se met en marche. Elle force les hélépoles avoisinantes à lui frayer un chemin jusqu’au bon Jardin. La récupération de l’urne s’exécute en quinze minutes, bien en deçà de la garantie de trente minutes du cimetière. Le mouvement incessant et harmonieux des tours funèbres est même devenu une attraction pour l’un des belvédères de la Montagne. Les touristes adorent « la danse des morts ». Quand des pépins se produisent, rarement, ils sont réparés instantanément étant donné le niveau de service « élévation suprême » lié aux hélépoles. Côté enfer, le second nom de la Mine, c’est moins drôle. Le système de tuyaux à air comprimé doit trouver le bon sachet cinéraire parmi les sous-sols superposés. Puis, il en aspire le contenu vers l’urne générique du Jardin demandeur. Mais souvent le sac est coincé, ou l’arrimage du tuyau n’est pas étanche, ou encore le système confond le signal des puces. Monsieur Bumble, le Croque-mort en chef, chargé des sépultures du quartier NDG, est averti immédiatement d’un blocage. Il envoie un de ses Croque-souris régler le problème.

Déjà, nous pouvons nous apercevoir une différence dans les services en fonction du statut socioéconomique de la famille du défunt. D’un côté, nous avons les tours funèbres, dont leurs mouvements attirent l’admiration des touristes. Et de l’autre côté, des sous-sols superposés, dont les problèmes techniques requièrent le travail des enfants.

Il est aussi intéressant de constater l’influence de la religion chrétienne (avec les termes « ciel » et « enfer ») dans un avenir rapproché, mais aussi l’importance pour les familles de se recueillir auprès des êtres aimés, malgré leur situation financière.

L’histoire d’un clan

Dans ce dernier extrait, nous sommes en 2359. Grise-Mari, femme du clan des Luddis, entend le sermon d’un de ses chefs :

— Nous sommes le clan des Luddis ! proclama Sang-Wei, Troisième Raisonnable, Gardien de la Quiétude. Jadis, Bois-des-Roches était situé au bout d’une vaste Île en forme d’outarde aux ailes déployées, entourée de rivières, de maisons et de routes. L’abondance régnait et les humains étaient insouciants. Arrogants devant la puissance de la nature. Puis, les Grandes Marées ont envahi les terres, noyé les cités, enseveli les familles. La négligence des anciens n’a pas su préserver ce qu’ils avaient ! Les Actionnistes se sont soulevés et ont détruit les centrales d’eau. Le secret de l’Électricité a disparu. Puis, tout ce qui roulait s’est arrêté, tout ce qui volait est tombé. L’eau douce s’est faite plus rare, car la mer avait remonté jusqu’aux cités. Beaucoup d’humains ont péri ou se sont exilés. Les autres se sont réfugiés en hauteur, disséminés dans des poches isolées de terres encore cultivables. Bois-des-Roches est un des rares villages à avoir survécu à la destruction. Pendant plus de cent cycles, nous avons édifié le nouveau Clan des Luddis ! Mais la tâche a été rude. Et les ennemis, nombreux. Plusieurs fois, d’autres clans nous ont attaqué, jaloux de notre gloire ! Plusieurs fois, nous avons repoussé les attaques pour survivre ! L’Arboretum s’est dressé pour assurer la quiétude de tous les Luddis. Nous avons dû fortifier et réorganiser Bois-des-Roches. Pour nous couper du monde extérieur. Avec des miradors et des rondes de surveillance. Mais les ennemis rôdent encore dans le noir ! Pour que le Clan continue à survivre, nous devons être impitoyables. Disciplinés. Intransigeants. Le passé est une calomnie ! Le passé nous est interdit ! La connaissance est un leurre ! Toute fouille dans des lieux de l’avant-monde est toujours strictement condamnée. Tout Luddi de Bois-des-Roches pris avec un livre sera puni. Devant l’Arboretum. Telles sont les injonctions. N’attendons pas que la tempête se déchaîne dans le clan ! Brûlons les livres !

Bien que ce chef soutienne que la « connaissance est un leurre », l’histoire qu’il transmet oralement est aussi une forme de connaissance. En effet, il s’agit d’un récit des origines de ce clan, qui raconte les événements précédant son existence, que ce soit la montée des eaux ou la destruction des centrales hydroélectriques. Mais il sert aussi à rappeler au clan ses règlements, notamment ses interdictions face à toute forme du passé, et ce, jusqu’à brûler les livres.

Sur un tout autre sujet, lorsqu’on examine l’île de Montréal sur une carte, il est vrai qu’elle ressemble à un oiseau aux ailes éployées. Et il est fort possible que l’Arboretum mentionné dans cette histoire soit l’Arboretum Morgan, « une réserve forestière de 245 hectares située à l’extrémité ouest de l’île de Montréal, à Sainte-Anne-de-Bellevue ».

Comme on peut le constater, le worldbuilding de L’Ogre de PENTA dévoile de nombreux changements sur près de 330 ans. Et encore, je n’ai pas mentionné l’impact de l’Ovophyte, cette machine en forme d’œuf permettant à ses usagers de retarder leur mort. Pour en savoir plus, je t’invite à te procurer ce roman tout en encourageant une jeune maison d’édition québécoise.

Sur ce, bonne réflexion! 😀

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