Si tu me suis via ce blogue ou Instagram, tu connais mon amour pour les littératures de l’imaginaire écrites par les Québécois(es). Par contre, il y a quelques mois, l’équipe de la revue Solaris m’avait proposé Poisson poison, un roman écrit par un Anglais, parmi les livres à critiquer. Intriguée par le résumé, j’ai décidé de plonger dans cette aventure. Et je ne l’ai pas regrettée!
Sans plus attendre, voici la leçon de worldbuilding sur Poisson poison!
Qu’est-ce que Poisson poison?
Poisson poison (lien d’affiliation) est un roman de Ned Beauman, l’un des nouveaux prodiges de la littérature anglaise. Publié à l’origine sous le titre de Venomous Lumpsucker en 2022, il a été traduit en français pour les Éditions Albin Michel en 2025.
Dans ce livre, situé dans un futur plus ou moins lointain, on raconte les répercussions d’un accident minier survenu quelque part en mer Baltique. En effet, cela pourrait affecter la survie du lompe venimeux, poisson moche à la morsure extrêmement douloureuse, menacé de disparation.
Et si le lompe venait à disparaître, ce serait une catastrophe financière pour Mark Haylard, cadre supérieur d’une compagnie minière. Avec l’aide de Karin Resaint, consultante spécialisée en intelligence animale, il parcourra l’Europe du Nord dans le but de retrouver une trace vivante de cette espèce.
Récit de science-fiction satirique, Poisson poison présente non seulement un duo de personnages dépareillés, mais aussi différentes conséquences des changements climatiques, comme nous allons le constater à travers plusieurs extraits.
Une solution imparfaite
Dans ce premier extrait, nous retrouvons Karin à bord d’un bateau pour le compte de la Brahmasamudram Mining Company. En observant la Baltique, elle pouvait aussi apercevoir au loin un embrunisateur, une invention supposée être bénéfique pour le bien de la planète :
Le plan de départ consistait à répartir quelques milliers de ces appareils sur la planète. Leurs rotors ressemblaient à des mâts alors qu’il s’agissait plutôt de voiles, tout simplement parce qu’ils propulsaient le navire en se mettant en travers du vent. Mais comme ils ne cessaient de tourner à grande vitesse, ils pouvaient exploiter ce vent de manières complexes, telle une balle de tennis propulsée avec de l’effet par la raquette. Par leur rotation, ils pompaient de l’eau de mer jusque dans le ciel, où ils la pulvérisaient à travers des mailles en silicone pour créer une brume de si minuscules gouttelettes qu’un virus de la grippe aurait parlé de fine bruine. Les nuages qui se formaient autour de ces gouttelettes étaient moins denses que d’ordinaire, plus cachemire qu’ouate, ce qui les rendait aussi plus blancs, si bien qu’ils renvoyaient davantage les rayons du soleil. Un nombre suffisant de ces navires pulvérisateurs qui créaient un nombre suffisant de nuages de ce genre pourrait donc permettre de maîtriser le réchauffement de la Terre.
Les embrunisateurs avaient suscité beaucoup d’enthousiasme, au début. Hélas, quelques tests firent apparaître des faiblesses ayant échappé à tous les modèles informatiques. Ils chassaient ces bizarres tempêtes de basse altitude dont seuls se souciaient les oiseaux de mer, mais semblaient aussi perturber la pluviosité, y compris à des distances absolument incompréhensibles. Et la pluviosité avait déjà subi assez de mauvais traitements. Lui en infliger de nouveaux était injuste.
Si tu as lu mon article sur la météo, tu as pu remarquer qu’on peut lui donner différentes conditions, qu’elles soient naturelles, extrêmes ou contrôlées par la technologie ou la magie. Dans le cas présenté ci-dessus, il s’agit d’une tentative technologique de contrôler le réchauffement de la planète en créant davantage de nuages grâce à l’eau de mer.
Malheureusement, il y a une différence entre la théorie et la réalité, et les embrunisateurs n’ont pas offert les résultats espérés. Un peu plus loin dans le texte, on apprend que les prototypes lancés par les entreprises n’ont pas été récupérés. Résultat : ils errent en mode automatique sur la mer, tels des vaisseaux fantômes, jusqu’à ce qu’un bris mécanique mette fin à leur périple.
Bref, dans un monde fictif, il est pertinent d’y apporter des solutions imparfaites, qui agissent plutôt comme un pansement au lieu de régler le véritable problème.
Une perte symbolique
Dans le deuxième extrait, on s’intéresse aux conséquences entourant la mort de Chiu Chiu, le dernier panda géant. En effet, son ADN a servi à la création d’une tumeur ayant servi à une attaque dirigée contre le convoi de véhicules dans lequel se trouvait Mark Haylard. Mais cette perte va au-delà de cet incident :
Sur le pur plan du poids émotionnel, sa mort provoqua peut-être bien un bouleversement sans précédent dans l’histoire de l’humanité, le plus grand nombre de personnes multiplié par la plus grande sincérité de sentiments. On ne pouvait en temps normal se livrer à des généralisations sur une nation de 1,4 milliard d’habitants, mais presque tous les Chinois adoraient Chiu Chiu. Au point que dans les derniers jours de son existence, il avait été interdit au Centre de recherche de publier un bulletin de santé horaire, de crainte de déstabiliser les marchés boursiers. Cette mystérieuse infection fongique qui se riait même des plus strictes quarantaines avait déjà tué des centaines de pandas dans le monde, sauvages ou non. Et lorsqu’elle emporta Chiu Chiu à son tour, les Chinois sombrèrent dans de frénétiques lamentations et remords. Cet échec à sauvegarder leur propre animal national les remplissait d’une honte lancinante. Des jours durant, les rues furent bondées de ce qui ressemblait à des goules hurlantes libérées des enfers: il s’agissait en réalité d’enfants grimés en panda en hommage à ji mo de Chiu Chiu (Chiu Chiu sans personne), mais dont les pleurs incontrôlables avaient fait dégouliner le maquillage sur les joues. Un journaliste de Pékin ayant publié une chronique intitulée « Pourquoi je ne me soucie pas de Chiu Chiu » fut contraint de se cacher. Oui, il y aurait bientôt des clones de panda, mais une campagne du Parti communiste contre les « produits mensongers » battait son plein et les clones étaient souvent comparés à du boudin frauduleusement épaissi au formaldéhyde.
À travers cet extrait, on peut y voir différentes conséquences en lien avec le décès de Chiu Chiu. Des conséquences sur l’économie (avec les marchés boursiers), mais aussi des conséquences sur l’identité nationale. Sans oublier des questionnements autour du clonage, vu comme une solution miracle ou comme un affront à la nature.
Notons également l’infection fongique, possible résultat du réchauffement climatique. D’ailleurs, il est intéressant d’ajouter qu’un autre type d’infection fongique va jouer un rôle important dans l’intrigue, mais je n’en dis pas plus.
Le goût des aliments
Avec le dernier extrait, nous retrouvons à nouveau Mark Haylard, alors que nous apprenons un peu plus de son passé. Celui-ci, qui a vécu pauvrement avec sa famille en Australie, avait appris à aimer les bons repas, le menant ainsi vers un emploi payant afin d’être en mesure de se payer des aliments rares, menacés par les changements climatiques :
En Ontario, la chaleur asséchait la sève des érables; au Kenya, elle flétrissait les plants de café et donnait de la vigueur à leurs parasites; en Champagne, elle décomposait l’acide du raisin; dans le Kentucky, elle cuisait le bourbon dans les fûts. En Campanie, chaque épisode météorologique étrange voyait les bufflonnes utilisées pour la production de mozzarella cesser de donner du lait pendant une semaine; en Ibérie, un champignon évidait les chênes dont étaient censés tomber les glands qu’on donnait aux cochons; au large de la Tasmanie, les coquilles des huîtres se dissolvaient dans les mers corrosives; et au large de l’Australie méridionale, le thon rouge mourait de faim faute de poissons plus petits dont se nourrir. Même les Honey Gold adorées de Halyard s’étiolaient par manque d’eau pour les cultiver dans le Queensland.
Et les produits fins n’étaient pas les seuls à souffrir. Les aliments de base aussi. Les grands-parents de Halyard répétaient souvent que les fruits et les légumes n’étaient plus vraiment aussi bons qu’avant. Mais si les produits perdaient petit à petit toute saveur depuis plusieurs décennies, ce qu’îl en restait s’évapora de manière affreusement soudaine alors que Halyard atteignait l’âge adulte. On ne distinguait plus les pommes de terre, carottes, betteraves et pommes que par leur couleur, non par leur goût. Les aubergines étaient spongieuses, le chou frisé amer, le miel d’une légèreté et d’une insipidité de blanc d’œuf. On aurait dit que du jour au lendemain, la féconde dame Nature s’était vue remplacée par l’une de ces entreprises de restauration qui opéraient principalement dans les camps d’internement. Il y eut des tentatives de compensation – génie génétique, biodômes hermétiques, fermiers IA veillant avec attention sur chaque pousse et chaque bourgeon tel un parent angoissé sur son enfant unique –, mais comme telle était la tendance globale des choses, même les plus audacieuses des avancées technologiques ne purent suivre le rythme de l’effondrement.
Bien manger restait possible. C’était juste d’un coût exorbitant. Les riches du monde entier se disputaient la quantité toujours plus réduite de nourriture et de boissons ayant vraiment de la saveur. Pour Halyard, cela tourna à l’obsession.
Comme on peut le constater, les changements climatiques affectent la disponibilité et la qualité de tous les aliments, peu importe leur provenance. Mais elles ont aussi un impact au niveau économique; avec une demande forte, mais une offre faible, il est évident que le prix des aliments soit aussi élevé.
Un autre impact important à souligner se situe au niveau psychologique, surtout pour les personnes qui prenaient plaisir à manger de bons repas. D’où le développement et la popularité de l’Inzidernil, un médicament mentionné plus tôt dans l’histoire et qui supprime la réaction d’évaluation. Ainsi, plus besoin de se soucier du goût des aliments!
Avant de conclure cette leçon, je tiens à souligner ceci : il n’est pas facile de relier tous les éléments d’un worldbuilding entre eux. Et pourtant, tous les détails évoqués par Ned Beauman ont leur importance. Ainsi, les changements climatiques, qui conduisent à l’inflation du coût des aliments, ont une influence sur les motivations de Mark Haylard, qui va jusqu’à mettre sa carrière en jeu afin d’entretenir son obsession pour la nourriture.
En d’autres mots, un worldbuilding bien bâti apporte plus qu’une conséquence aux événements heureux et malheureux de ton univers fictif.
Sur ce, bonne réflexion! 😀
Tu aimerais noter tous les moindres détails de ton univers fictif? Procure-toi Big Bang Worldbuilding, mon gabarit conçu pour Notion!
