Des histoires de sorcières, on n’en manque pas! D’ailleurs, le site Web de Pop en Stock a publié une imposante ligne du temps sur la présence de cette figure dans l’histoire et la fiction. Il n’y a pas longtemps, une nouvelle histoire de sorcière est apparue dans le paysage littéraire, avec un langage typiquement québécois. Et elle fait partie de notre nouvelle leçon de worldbuilding!
Qu’est-ce que Profession : sorcière poche — Samhain?
Profession : sorcière poche — Samhain (lien d’affiliation) est le premier tome d’une saga écrite par Marie-Eve Larivière et publiée chez Les Éditions Nébuleuses en octobre 2025. Il raconte les péripéties de Fée, une Québécoise de 36 ans considérée comme une sorcière « poche ». Incapable de mener à bien n’importe quel sort, elle s’est distancée de sa communauté magique, mais demeure en contact avec sa famille proche. Toutefois, tout cela est sur le point de changer alors que Fée est contrainte de célébrer Samhain au sein de sa communauté…
Roman de fantasy urbaine, Profession : sorcière poche — Samhain explore la magie et autres phénomènes surnaturels se produisant dans un monde semblable au nôtre. Le tout sous le regard d’une protagoniste au langage cru, qui doit gérer des sentiments d’amour, de deuil et de pardon en l’espace de quelques jours.
Tout comme Alégracia, qui est majoritairement écrit du point de vue d’une jeune narratrice éponyme, voyons voir comment une héroïne dans la trentaine révèle le worldbuilding de son univers.
Une date, deux fêtes
Dans ce premier extrait, Fée explique aux lectrices et lecteurs son identité de sorcière, mais aussi le fonctionnement de sa communauté :
En tant que communauté magique secrète, on s’intègre dans la société, on paye nos taxes, on va à l’école, on fait tourner l’économie, on respecte les lois, etc. Mais à la maison, on vit selon notre culture, et elle est très riche. Nous avons une communauté bien implantée. Nous avons des rituels importants. Nous avons des fêtes spécifiques. Mais vous ne vous apercevrez jamais qu’on est différents. Et on n’est pas si différents, au fond. On fête Noël, Pâques et tous ces cossins-là. Je n’ai qu’un regret: l’Halloween. Quand j’étais petite, on n’avait droit qu’à une heure de circuit dans le quartier pour ramasser des bonbons, entre 5h et 6h du soir. Après coup, on devait rentrer pour Samhain. Attention, ça se prononce comme genre « sowin ». Ce n’est pas moi qui l’invente, sérieux! C’est une célébration comprenant un rituel symbolique, suivi d’un immense buffet, de la danse et de l’ouverture de la porte entre les mondes pour pouvoir parler à nos disparus. Je sens des poils se dresser, moi, là! Bon, rendons ça un peu plus « Disney » pour les âmes sensibles : disons que c’est comme dans Coco, le Dia de Muertos des sorcières, si vous voulez. On ne les voit pas, on ne les entend pas, mais on les célèbre parce qu’à Samhain, la porte entre les mondes s’ouvre et les sorcières possédant des pouvoirs médiumniques peuvent entrer en contact beaucoup plus facilement avec les défunts. C’est une grande célébration où les communautés se regroupent pour festoyer tous ensemble. Toutes les communautés ont une Spirite, c’est-à-dire une sorcière médium qui passe des messages toute la soirée à tout le monde. Les gens adorent Samhain. Mais moi, j’aurais préféré passer l’Halloween.
Voilà un exemple intéressant d’une communauté s’adaptant aux réalités de leur territoire tout en conservant leurs traditions. Ici, Halloween et Samhain se déroulent à la même date, mais ces fêtes se célèbrent différemment : l’une avec la tournée des bonbons, l’autre avec le buffet et la communication avec les morts. La mention de la Spirite, spécialiste des messages de l’au-delà, laisse entrevoir que les sorcières jouent différents rôles au sein de leur communauté.
Un autre point pertinent à souligner est la préférence de Fée pour l’Halloween plutôt que Samhain. Un indice de la distanciation de notre héroïne par rapport à sa communauté, qui sera explorée tout le long de ce roman.
Sorcière et femme d’affaires
Un peu plus loin, dans l’histoire, Fée explique comment sa grand-mère est devenue une femme d’affaires accomplie en fabriquant et en vendant des potions :
Au début, ma grand-mère a créé sa gamme de produits en tenant compte des dangers d’exposition, c’est-à-dire en vendant des potions camouflées sous des airs de produits de beauté féminins ou des produits naturels. Fausse représentation, me direz-vous. Ben, voyons! Une potion, ce n’est rien d’autre que la connaissance des bienfaits de certaines plantes, herbes et racines sur le corps et l’esprit, avec un petit plus qui fait que ça fonctionne, embouteillé et identifié avec une marche à suivre pour la consommation. Ce n’est pas bien différent de la naturopathie. La différence, c’est qu’avec notre science, ça va fonctionner à tous les coups. Le truc, c’est la formule. C’est la petite touche magique qui lie les ingrédients ensemble et qui leur dit comment agir. Certaines potions peuvent avoir plus d’une utilité, c’est juste la formule qui change.
D’un point de vue entrepreneurial, je trouve ça brillant que la grand-mère de Fée vende ses potions sous un autre nom. Ses produits sont non seulement accessibles aux sorcières, mais également aux clients non-sorcières, qui sont probablement plus nombreuses, permettant ainsi à son commerce d’avoir pignon sur rue.
Notons aussi le terme « science » utilisé par Fée pour expliquer le fonctionnement des potions. Lorsqu’on sait que ce mot désigne entre autres des phénomènes obéissant à des lois et vérifiés par des méthodes expérimentales, cela a du sens. Lorsqu’on imagine la magie comme une science, elle a des règles bien précises, comme l’utilisation de formules magiques pour donner différents effets.
Cours pour sorciers
Dans ce dernier extrait, Fée et sa sœur, Fanny, se trouvent dans un club fréquenté par les sorciers et autres personnes surnaturelles. Alors qu’elles s’amusent à devenir la réelle identité de ces personnes, Fée adresse ces mots aux lectrices et lecteurs :
Je devrais peut-être vous faire un p’tit cours 101 sur les individus qui ont une apparence humaine, mais qui cachent autre chose, si vous préférez, comme les sorciers. Quand on atteint l’âge de dix ans, avant même de savoir si on a des pouvoirs magiques ou non, on va à l’école du dimanche organisée par la communauté. On y apprend la culture des sorcières, les origines de nos coutumes et rituels, les grands événements historiques, comment cacher notre côté magique en société, etc., et les cours durent deux ans, jusqu’à la puberté où là, si pouvoir il y a, c’est la famille qui prend en charge l’enseignement magique à proprement dit: potions, sortilèges, envoûtements et tout. Donc, ma sœur et moi, on a reçu cet enseignement magique. On a entre autres appris qu’il existe d’autres individus que les humains dans le monde, mais notre enseignement reste très vague. Il faut dire que, c’est un fait, les sorciers et sorcières ne se prennent pas pour de la m… Bref, on pète plus haut que le trou, vous voyez le genre? Ce cours sur ces « individus » n’a duré qu’une heure sur deux ans d’école du dimanche! Et à chaque fois qu’on évoquait une catégorie, c’était toujours en nous rappelant que nous étions la race suprême, que les autres, y compris les humains, nous étaient inférieurs, et ainsi de suite. Ou c’était peut-être juste notre prof, une Ancienne très ancienne si vous voyez ce que je veux dire, qui était snob ou trop ancrée dans ses traditions.
Plusieurs éléments sont à noter à travers cet extrait. Tout d’abord, les sorciers ne naissent pas avec des pouvoirs magiques, mais les reçoivent à la puberté, du moins pour une partie d’entre eux. Un peu plus tôt, on a appris que les jeunes sorciers allaient à l’école comme les autres enfants. Toutefois, ils reçoivent une éducation supplémentaire, d’abord au sein de leur communauté, puis auprès de leur famille s’ils ont des dons magiques. On peut alors remarquer différents modes de transmission des connaissances selon les circonstances.
Puis, il y a l’aspect de la perception de soi et des autres, c’est-à-dire la perception que les sorciers ont d’eux-mêmes et celle qu’ils ont envers les humains et les personnes surnaturelles. Il est d’ailleurs pertinent de souligner l’importance accordée aux sujets enseignés aux enfants (coutumes, rituels, histoire, etc.), alors que les personnes non-sorcières occupent une place peu importante aux yeux de l’ancienne prof de Fée.
Comme tu peux le remarquer, l’univers de Profession : sorcière poche — Samhain s’inscrit dans notre réalité, mais avec quelques détails rendant plausible l’existence de sorciers et d’autres personnes surnaturelles. Toutefois, ce qui fait la force de ce roman, selon moi, c’est la portée universelle des thèmes abordés, davantage humains que magiques. De quoi susciter l’empathie des lectrices et lecteurs envers notre protagoniste, qui navigue entre ses désirs et les attentes de sa communauté.
Sur ce, bonne réflexion! 😀
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