Leçons de worldbuilding : Du ventre des montagnes

Depuis 1984, le prix Jacques-Brossard (anciennement nommé Grand Prix de la science-fiction et du fantastique québécois) récompense chaque année un auteur ou une autrice qui a su se démarquer par la qualité de l’ensemble de sa production littéraire pendant l’année précédente. En 2026, c’est Fanie Demeule qui a remporté ce prix. Voilà donc l’occasion de jeter un regard sur son plus récent roman.

Qu’est-ce que Du ventre des montagnes?

Du ventre des montagnes est un roman de Fanie Demeule publié aux Éditions Québec Amérique en 2025. Il raconte l’histoire de Nan Sappo, qui se lance dans une quête impossible pour résurrecter sa jeune sœur, Aino. Sa destination? Les neiges éternelles d’Eien, qui auraient la propriété de ramener les morts à la vie. Cependant, les forces physiques de Nan, mais aussi son courage et son sens moral, seront mises à rude épreuve…

À la fois fantastique et horrifiant, Du ventre des montagnes possède une écriture riche et sensuelle, avec un univers inspiré par la mythologie nordique. Sans trop révéler les péripéties de Nan, voici quelques extraits qui dévoilent l’étendue de cet univers.

Un conte originel

Dans ce premier extra, Mummo Edda raconte à notre protagoniste les origines d’Eien, une montagne liée aux coutumes de leur peuple. Le tout commença il y a des millénaires, alors qu’une femme de poussière, échouée sur la lune, créa à partir d’une de ses mains une fille à l’image des humains de la Terre. Un jour, l’enfant, attirée par la vie bruyante de la planète, parvint à quitter la lune pour tomber dans un lac. Les années passèrent et l’enfant, devenue vieille, mourut.

« […] En raison de sa nature stellaire, son corps retourna à l’état minéral qu’il n’avait jamais cessé d’être, puis il grossit, s’épancha, gagna en altitude, poussant toujours davantage pour rejoindre les nuages, le ciel, la Lune; cette mère qui demeurait inatteignable. Le cadavre s’était transformé en montagne. Eien, le mont le plus haut. Et pourtant, Eien ne parvint jamais à revenir à l’astre qui l’avait vu naître. La tristesse gagna alors le ventre de la montagne, s’y installa pour de bon.
À la vue du décès de son enfant, la femme de la lune poussa un cri si puissant qu’il la désagrégea complètement. Sa poussière défaite tomba au bas de l’astre, et la mère alla former une neige éternelle au sommet de son Enfant-montagne. Une neige capable de guérir de la mort.
Il est dit qu’un jour une grande tempête soulèvera cette neige jusqu’à la lune. Elle la répandra autour d’Eien, par les vaux et les forêts, promettant de raviver les trépassés dont on aura préservé les crânes, derniers vaisseaux des âmes. »

Si tu lis mon blogue depuis des années, tu as probablement lu mon article sur la tradition orale, qui permet entre autres de partager une explication aux phénomènes de la nature, dans ce cas-ci, l’origine d’une montagne et de sa neige éternelle.

De plus, je ne pouvais bien entendu passer à côté de ce récit, qui forme la base des croyances de Nan et de sa quête pour résurrecter sa sœur. On peut y voir un parallèle avec le conte de la princesse Kaguya. En effet, dans ce contre folklorique japonais, un vieux coupeur de bambou découvre un bébé dans la coupe d’une canne de bambou luisante. Cet enfant, nommé Kaguya-hime, devient une jeune fille à la beauté resplendissante et reçoit même une demande en mariage de l’empereur. Cependant, elle refuse, et doit retourner sur la Lune, là d’où elle vient. Apprenant la nouvelle du départ de Kaguya-hime, l’empereur ordonne à ses hommes d’apporter une lettre écrite de sa main au sommet de la plus haute montagne, et de la brûler dans l’espoir que son message parvienne à elle.

Alors qu’on peut y voir une histoire d’amour dans le conte de la princesse Kaguya, celui d’Eien est plutôt une histoire d’amour filial, celle unissant une mère et un enfant. Un thème beaucoup plus présent dans le roman de Fanie Demeule.

(Fait non pertinent dans cette analyse : « mummo » est un mot finlandais utilisé pour nommer une grand-mère.)

Un savoir-faire à transmettre

Dans l’extrait suivant, Nan a droit à un nouvel apprentissage de la part de sa grand-mère :

Depuis des siècles, au fond d’Ursa, l’atelier familial survit aux hivers rigoureux du piémont. Son déneigement est régulier et périlleux. Jusqu’au bout de la maladie, mummo Edda continue d’y fabriquer des skis, un savoir ancestral qu’elle tient de sa propre mummo, et qu’elle se doit de m’enseigner pour conjurer sa perdition.
Edda me montre leur conception délicate et fastidieuse, à l’encontre de mon tempérament. Un travail à reprendre chaque année; contre le flanc des pentes, le grain du bois s’élime, les bandes se relâchent, le ski si vite ruiné.
À l’approche des fêtes du solstice, alors que notre production s’intensifie, j’accélère la cadence. Edda me ramène à l’ordre, claque sa langue, m’arrache les outils.
– L’empressement ne donne rien de bon. Il faut cultiver une attention soutenue à chacune des étapes de la création. Il en va de notre vie.

Tout d’abord, il est intéressant de mentionner l’impact des saisons sur les bâtiments. Par exemple, une trop grande accumulation de neige peut mener à l’effondrement du toit. D’où la nécessité de déblayer la toiture régulièrement, en prenant toutefois garde aux risques de chute.

Ensuite, on peut constater que la fabrication de skis constitue un savoir-faire irremplaçable, puisqu’il faut continuellement remplacer les vieux skis. Et Nan étant à cette époque enfant unique, elle n’avait pas le choix de recevoir l’enseignement de sa mummo.

On peut aussi remarquer le décalage entre le caractère de Nan et l’attitude requise pour la production de skis. Cela n’a rien à voir avec le worldbuilding, mais en relisant cet extrait, j’apprécie le conseil donné par Edda, qui a des allures de présage pour les événements à venir.

Un jardin aux multiples usages

Dans le dernier extrait, qui se passe des années plus tard, Nan raconte le travail que sa jeune sœur effectue dans le jardin et les récoltes qu’elle en tire :

Je taille les billots de chêne que tu ensemences de mycélium avant que la sève ne remonte le tronc et irrigue les branches. Au sous-bois, tu entretiens les cultures de lentinula sur les bûches inclinées. Tu cueilles les bouquets sauvages de chaga sur les troncs en forêt profonde. Tu les humes en les amassant, te retiens de les mordre tout de suite.
Je ne partage pas ton amour des champignons, la seule nourriture qui me révulse. Sa texture sèche m’évoque une matière incertaine, de nature insipide – le goût blanchâtre d’une toile d’aragne. Je leur préfère la graisse tendre des noix, des graines et des fruits à écale, ou encore le suc franc des végétaux que tu cultives.
Dès la fonte tu travailles la terre, plantant désherbant repiquant engraissant le sol avec fièvre, tandis que je rôde autour des clôtures, à guetter tes récoltes, à saliver en m’imaginant planter mes dents contre la chair croquante d’un chou-rave ou d’un daïkon fraîchement déterré, ou celle tendre de l’aubergine. Plus tard en saison, je convoite la pulpe onctueuse d’un kaki ou d’une nèfle blettissant sur une branche. Je surveille aussi les parterres d’herbes aromatiques et médicinales, où se côtoient périlleuse, citronnelle, chrysanthèmes, raifort, hysope et armoise dont les essences embaument l’air, me provoquent.

Lorsque je pense au jardin de mon enfance, je pense surtout à des légumes tels que la laitue, les carottes et les concombres. Pourtant, comme le montre l’extrait ci-dessus, il est possible de faire pousser d’autres végétaux dans un jardin, notamment les champignons.

Fait intéressant : il faut attendre jusqu’au 17e siècle pour voir naître la culture des champignons en France. Par contre, les Japonais pratiquaient ce type de culture depuis plus longtemps, en faisant pousser du shiitake sur des troncs d’arbres feuillus fraîchement coupés.

Notons aussi la culture de végétaux d’origine asiatique tels que le daïkon (un radis blanc) et le kaki (le fruit du plaqueminier). Il est également pertinent de souligner la culture d’herbes aromatiques et médicinales, qui servent non seulement à relever le goût des plats, mais aussi à atténuer certains symptômes. C’est le cas de l’hysope : ses fleurs peuvent être utilisées en salade, alors que, sous forme d’huile essentielle, elle peut entre autres soulager la toux et d’autres affections des poumons. Ainsi, plus une plante possède plusieurs bienfaits, plus il peut être judicieux de la cultiver.

Comme tu peux le constater, la nature omniprésente dans Du ventre des montagnes apporte une grande influence sur une civilisation, que ce soit sur ses croyances spirituelles, ses moyens de déplacement ou son alimentation. Si tu as envie de découvrir un univers archaïque avec des thèmes puissants autour de l’amour et de la mort, je t’invite à lire ce roman de Fanie Demeule.

Sur ce, bonne réflexion! 😀

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À la fois fantastique et horrifiant, Du ventre des montagnes possède une écriture riche et sensuelle, avec un univers inspiré par la mythologie nordique. #worldbuilding #fantasy #fantastique

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