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Leçons de worldbuilding : Ces machines que nous devenons

Bienvenue à la quatrième leçon de worldbuilding, dans laquelle nous examinons différents extraits d’une œuvre de science-fiction, de fantasy ou de fantastique. Personnellement, je ne suis pas fan de fantastique, mais j’ai eu l’occasion de découvrir un livre de ce genre dans le cadre de mes critiques pour la revue Solaris. C’est d’ailleurs grâce à la générosité de l’équipe Solaris que j’ai pu recevoir un exemplaire de presse de Ces machines que nous devenons, livre qui sera le sujet de notre leçon du jour.

Qu’est-ce que Ces machines que nous devenons?

Ces machines que nous devenons est un roman de Joe Rivard publié chez Les Six Brumes en 2024. Dans cette uchronie fantastique située en 1899, Havre-du-Loup est la capitale du Nouveau-Canada et vit l’effervescence de la révolution industrielle. Mais Thomas, forgeron d’expérience, n’arrive pas à s’adapter à cette nouvelle réalité. C’est alors qu’une mystérieuse apparition le préviendra de la menace planante d’une épidémie et que Thomas se verra investi d’une mission : éliminer la source du mal en assassinant Ludger Jones, le roi du Nouveau-Canada.

D’abord uchronie fantastique, Ces machines que nous devenons nous entraîne peu à peu dans l’horreur, alors que Thomas doit lutter pour sa survie. Je ne peux te dévoiler tous les détails, mais voici quelques extraits qui, non seulement nous donne plus de détails sur un univers réimaginé, mais nous informe également de l’état psychologique de notre héros.

Un atelier dans tous ses états

Dans ce premier extrait, Thomas et son fils, Antoine, travaillent dans la forge, en perte de clients depuis l’apparition des usines dans la ville. S’en suit alors une description de l’atelier :

La shop sens dessus dessous représente bien mon état d’esprit des derniers mois. Le plancher en pierre est recouvert de copeaux et de poussière de fer, les deux fenêtres à carreaux pleines de suie peinent à éclairer la pièce de la lumière automnale, les outils traînent pêle-mêle au lieu d’être accrochés à leur place sur les murs de brique… Comment ai-je pu négliger autant mon atelier? Ce n’est pas comme si je croulais sous les commandes.

Me semble que j’ai perdu de mon efficacité depuis un certain temps. J’ai de moins en moins de job, mais j’ai toujours l’impression de courir après le temps. L’été est passé en coup de vent. Ça fait des semaines que je ne suis pas allé en dehors de la ville. Je n’ai même pas rendu visite à mon père qui ne peut plus trop sortir de chez eux.

Accoté contre l’établi, mon frère Basile nous observe en fumant sa cigarette. La douce odeur du tabac se mélange aux relents sulfureux et alcalins de la forge.

Dans le temps, notre père et nos oncles passaient leurs journées à l’atelier. Ils se sauvaient de leurs femmes pour venir commérer et se remémorer leurs souvenirs. Pendant que je battais l’enclume, je prenais plaisir à les écouter, à apprendre de leurs expériences. Et j’ai entendu mon lot d’histoires, de rumeurs et de légendes!

Comme nous pouvons déjà le constater, l’état dans lequel se trouve l’atelier peut se comparer à celui de Thomas, qui se sent dépassé par les événements. À cela s’ajoute un souvenir de jeunesse de notre protagoniste, nourri par la nostalgie des jours plus heureux.

Il est intéressant de noter que, dans ce souvenir, l’atelier agissait comme un tiers-lieu, c’est-à-dire un environnement social qui n’est pas la maison ou le lieu de travail. Pour ces hommes, la forge est non seulement un lieu de socialisation masculine, mais aussi un endroit où se transmettent des connaissances, dont les légendes issues de la tradition orale.

Crainte et méfiance

Le deuxième extrait se situe quelques pages plus loin, alors que Catherine, la fille aînée de Thomas, vient aviser les travailleurs pour le repas du soir. Le forgeron et son apprenti ferment l’atelier, nous plongeant par la suite dans un univers totalement différent :

J’éteins les lumières et nous sortons dans l’anarchie de la rue. Les odeurs familières de la forge sont remplacées par celles du chemin du Lac : relents d’ordures et de pollution qui dominent la ville en permanence. J’ai à peine le temps de mettre un pied dehors qu’un sifflet me fait sursauter. Je regarde en direction du son et aperçois un ancien client qui me salue avec son air fendant depuis sa nouvelle voiture à vapeur. Ces engins dangereux justifient en grande partie mon manque d’ouvrage. Depuis la montée de l’industrie, le ferrage de chevaux et les réparations étaient mes principales sources de revenu. Puis, ces automobiles sont apparues. Il faudrait que j’apprenne à les réparer. Mais je refuse de m’embarquer là-dedans. Trop instables, ces trucs-là. Pas question d’y laisser un œil ou une main.

Antoine passe devant moi et je referme la porte enchâssée dans un grand panneau coulissant avant de la verrouiller. Mon regard se tourne vers le ciel de septembre, obscurci par de nombreuses colonnes de fumée noire et plusieurs machines volantes. Des aérostats aux formes rondes ou allongées, des gyroptères aux hélices vrombissantes et d’autres inventions de fous dont je ne me rappelle plus le nom. Si les automobiles m’effraient, ce n’est rien en comparaison de ces engins qui défient la gravité. Il n’y a rien de naturel dans le fait de voler.

Ici, plusieurs sens sont sollicités : la vue, bien entendu, mais aussi l’odorat et l’ouïe, qui démontrent la pollution à plusieurs niveaux. Encore une fois, tout ceci illustre l’incapacité de Thomas à s’adapter au changement, préférant des solutions plus terre-à-terre plutôt que de faire face à un éventuel danger.

La religion et le progrès

Dans ce dernier extrait, la famille de Thomas est à l’église, une habitude enracinée depuis longtemps, mais qui pourrait disparaître pour des raisons hors de son contrôle.

L’ancien lieu de culte anglican a été converti au catholicisme après que l’élite anglaise ait délaissé leur religion. Le progrès les avait déjà avalés. Et à voir les bancs vides autour de nous, j’anticipe avec tristesse que cet endroit sera bientôt abandonné définitivement. Même le projet d’une nouvelle église dans le quartier de mon père a avorté, faute de fidèles pour l’occuper.

Au son envoûtant d’un morceau d’orgue, j’observe la représentation du bon berger qui figure sur le vitrail coloré derrière le chœur. Je me remémore le baptême d’Antoine, le premier de mes enfants à avoir reçu ce sacrement en ces lieux, après l’incendie qui a rasé notre belle église Saint-Patrice. Catherine avait deux ans et voulait absolument rester à côté de son petit frère. Ma mère leur avait cousu de belles petites robes blanches. On aurait dit deux poupées. Je souris au souvenir de ce moment.

Tout d’abord, il est intéressant de souligner la conversion de l’église, qui passe d’une église anglicane à une église catholique. Ainsi, le bâtiment n’a nul besoin d’être démoli et demeure un lieu de culte. De nos jours, les églises délaissées sont réinventées tout en conservant leur architecture, que ce soit pour devenir une distillerie, une bibliothèque ou un théâtre.

En plus de constater un effet du progrès sur la religion, nous avons également droit à un souvenir nostalgique de Thomas, qui se rappelle le baptême de son fils et les robes blanches de ses enfants. Pour un événement aussi marquant que le baptême, la robe blanche représente entre autres la pureté de l’âme, nécessaire pour entrer au paradis.

Et voilà! Avec ces extraits, tu as une meilleure idée sur les sentiments de Thomas, bercé par la nostalgie et la tradition. Le worldbuilding est alors utilisé pour confronter le personnage principal, qui s’entête à ne pas vouloir suivre le progrès. Mais a-t-il raison d’agir ainsi? Je te laisse juger cela à ta guise.

Sur ce, bonne réflexion! 😀

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