Leçons de worldbuilding : La perle verte

Lors de notre dernière leçon de worldbuilding, nous avons examiné l’univers de La Griffe du Diable, inspiré de la légende de la chasse-galerie. Cette fois-ci, nous allons dans une direction similaire, soit la réécriture de contes de fées, avec La perle verte.

Qu’est-ce que La perle verte?

La perle verte d'Amélie Bougie

La perle verte est un roman de fantasy d’Amélie Bougie publié chez les éditions Lux&Nox en novembre 2024. On apprend à connaître un groupe de voleurs, qui a été engagé afin de mettre la main sur une perle verte mystique appartenant à la famille royale de North Wood. Pour ce faire, l’un des membres du groupe, Ladra, va prendre l’identité de la nouvelle prétendante du prince Kenneth, alors que deux de ses compagnons vont occuper les rôles de la nounou et du cocher. Cependant, cette mission d’infiltration dans le château isolé de North Wood se révélera plus dangereuse que prévu…

Inspiré par le conte La princesse au petit pois, le roman La perle verte propose un univers inquiétant dans lequel les princes sont loin d’être charmants. Le tout est appuyé par un worldbuilding dans lequel la magie joue un rôle important, mais limité. Voyons voir comment les extraits choisis pour cette leçon mettent en valeur cette ambiance sombre et mystérieuse.

Des êtres de légende

Au fil de notre lecture de La perle verte, nous apprenons un peu plus sur les origines de cet objet magique, que ce soit par des correspondances ou des archives. Au chapitre 1, nous retrouvons un extrait d’un ancien recueil de contes, dans lequel nous faisons connaissance avec les merrows, créatures légendaires du folklore celtique, similaires aux sirènes :

Pour le commun des mortels, les merrows ne sont que des êtres de légende, du folklore plaisant à raconter les soirs de veille devant la cheminée, ou en regardant les navires quitter le port. D’ailleurs, ces histoires ont d’abord été rapportées par des marins les dépeignant parfois comme étant magnifiques, d’autres fois monstrueuses. Mais ils ne furent pas les seuls à colporter des témoignages de rencontres avec des merrows. Certains habitants de villages côtiers eurent, selon leurs dires, également la chance d’en croiser. Et leurs expériences furent plutôt positives, à ce qu’on raconte.
Un de ces témoignages nous en apprend davantage sur l’aspect physique de ces êtres singuliers. Si elles ont le plus souvent été décrites comme une race exclusivement constituée d’individus femelles, il apparaitrait qu’en réalité la distinction entre mâle et femelle soit extrêmement ténue, voire même que leur sexe physique n’aurait qu’une importance restreinte, car les merrows seraient capables d’en changer pour s’adapter à un ou une éventuelle partenaire qu’il ou elle soit d’origine merrow ou humaine. La texture de leur peau, sous leur apparence marine, serait huileuse comme celle des poissons et leur couleur serait changeante sous l’effet de la lumière, comme le nacre des coquillages. Lorsque les merrows sortent de l’eau, elles perdraient leurs attributs marins et ressembleraient en tous points à des êtres humains. Elles deviendraient cependant fragiles aux maladies humaines et ne survivraient jamais bien longtemps sous cette apparence, c’est pourquoi elles ne s’éloigneraient jamais beaucoup de l’eau.

Il est intéressant de noter qu’Amélie Bougie a ici ajouté sa touche personnelle à cette créature. En effet, alors que, dans le folklore celtique, il est possible de faire la distinction entre les merrows mâles et femelles, ce n’est pas le cas dans l’univers de La perle verte. D’ailleurs, la possibilité de choisir son genre se trouvera également chez le personnage de Gellis, de sexe masculin assigné à la naissance, qui a adopté une identité féminine.

Autre fait d’intérêt : dans la description donnée aux merrows, nous pouvons également apercevoir une ressemblance aux selkies, créatures mythiques semblables aux phoques, mais qui prennent forme humaine une fois qu’elles ont retiré leur peau.

Portrait de famille

Dans le prochain extrait, le groupe d’infiltration – composé de Ladra, de Geillis et de Faolan – arrive au château de North Wood. Alors que Faolan (jouant le rôle du cocher) se rend aux écuries, Ladra et Geillis (jouant le rôle de la nounou) entrent par la grande porte :

Le hall d’entrée était vaste et vide. Les pas de Ladra résonnaient dans un espace gris bleuté trop peu éclairé par les quelques torches accrochées aux murs. Elle et Geillis avaient déjà endossé leur personnage et aucune messe basse ne serait permise en espace public. Dans l’attente de leurs hôtes, elles n’avaient donc d’autre divertissement que l’observation de l’imposant portrait de la famille royale qui faisait directement face à l’entrée, encadré par deux grands escaliers qui se tordaient comme pour leur faire une révérence. Le tableau représentait le roi, la reine, le prince et une jeune fille blonde qui devait être la princesse et dont elles n’avaient jamais entendu parler.
–  Il est vrai qu’il est séduisant, commenta Geillis en désignant le prince.
– Les portraits sont toujours flatteurs, répondit Ladra. Mais oui, je ne serai pas déçue s’il ressemble effectivement à cela.

Dans cet extrait, nous pouvons déjà remarquer la faible maintenance du château, ne serait-ce par l’absence de serviteurs dans le hall d’entrée ou la présence de rares torches. Habituellement, le château est le symbole par excellence du pouvoir et de la richesse, ce qui est notamment le cas avec le château de Versailles, qui a été la résidence principale des rois de France Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Cependant, le caractère austère du château de North Wood renforce plutôt son isolement, déconnecté du reste de la société.

Un autre point à ajouter concerne le portrait de la famille royale. Dans un univers où la photographie n’existe pas, le portrait est une manière efficace de mettre en valeur une personne, à la condition d’avoir les moyens pour payer le ou la peintre. Le portrait peut être allégorique comme dans le tableau Henri IV reçoit le portrait de Marie de Médicis et se laisse désarmer par l’Amour de Petrus Paulus Rubens, ou il peut être réaliste comme dans le tableau La Famille de Charles IV de Francisco de Goya.

Jardins sauvages

Enfin, dans le dernier extrait, Ladra a été invitée par le prince à une balade équestre. Afin de se retrouver seule avec le prince et de lui soutirer de précieuses informations, elle le convainc de faire une course, s’éloignant ainsi de Geillis, qui les accompagnait à titre de chaperon. Ils se retrouvent alors au milieu d’une pommeraie :

L’ambiance semblait propice aux confidences. Ils se trouvaient dans une petite clairière où les pommiers étaient laissés aux affres de la nature. Cela pouvait sembler avoir été fait de manière volontaire afin de donner une impression de nature sauvage, mais selon ce que Ladra avait pu constater jusqu’à présent, le nombre de serviteurs au service de la famille royale était bien insuffisant pour entretenir le vaste domaine. Ainsi, plus on s’éloignait du château, moins les jardins étaient entretenus. Profitant de cette atmosphère à la limite de la mélancolie et du romantisme, Ladra prit les mains du prince dans les siennes en le regardant dans les yeux.

Encore une fois, nous avons ici un indice supplémentaire du nombre restreint de serviteurs, qui a un impact sur l’entretien des jardins. Dans mon article sur les jardins, je fais justement mention de l’existence du jardin à l’anglaise, dans lequel nous retrouvons des végétaux en apparence non soignée.

Il est aussi pertinent de souligner que le romantisme, en tant que mouvement culturel de la fin du XVIIIe siècle, a pour thèmes récurrents l’amour, la mort, la mélancolie, le rêve ainsi que la nature. À titre d’exemple, plusieurs œuvres du peintre allemand Caspar David Friedrich font place à la nature, comme Le Voyageur contemplant une mer de nuages (Der Wanderer über dem Nebelmeer) ou Falaises de craies sur l’île de Rügen (Kreidefelsen auf Rügen). Côté littéraire, les poèmes d’Alphonse de Lamartine sont marqués par ses états d’âme, mais aussi par l’attachement de l’artiste envers la nature.

En conclusion, l’univers de La perle verte est sombre, à l’encontre des contes de fées avec lesquels nous avons grandi. Et pourtant, ce roman est aussi une critique bienvenue du rôle attendu par la femme, qui doit répondre à un nombre incroyable de critères afin d’être digne de devenir une épouse. Si tu as envie d’avoir un aperçu de cette histoire, je t’invite à écouter ma lecture de ses premiers chapitres.

Sur ce, bonne réflexion! 😀

Tu aimerais noter les détails pour ta prochaine réécriture de conte? Procure-toi Big Bang Worldbuilding, mon gabarit conçu pour Notion!

Lors de notre dernière leçon de worldbuilding, nous avons examiné l’univers de La Griffe du Diable, inspiré de la légende de la chasse-galerie. Cette fois-ci, nous allons dans une direction similaire, soit la réécriture de contes de fées, avec La perle verte. #worldbuilding #fantasy #reecrituredeconte

Laisser un commentaire