Bien que je ne sois pas une experte en matière de folklore québécois, j’apprécie la richesse de nos contes et légendes : le Diable beau danseur, la chasse-galerie, la dame blanche… Et c’est encore mieux lorsqu’ils se retrouvent, sous un nouveau jour, dans la littérature moderne!
Aujourd’hui, pour cette nouvelle leçon de worldbuilding, nous examinerons certaines de ces figures, mais du point de vue de la fantasy!
Qu’est-ce que L’Ensorceleuse de Pointe-Lévy?

L’Ensorceleuse de Pointe-Lévy (lien d’affiliation) est le premier tome du Crépuscule des arcanes de Sébastien Chartrand et publié aux éditions Alire en 2013. Nous sommes dans le village fictif de Note-Dame des Tempérances, en 1849, soit plusieurs années après l’épidémie de choléra à Québec (1832) et la révolte des Patriotes (aussi appelée les « troubles de 1837-1838 »). Depuis ces événements, il n’existe que quelques personnes dans le Bas-Canada aptes à pratiquer les arcanes, incluant le curé Lamare et son apprenti, le vicaire François Gauthier.
Faustin, neveu du curé et bedeau au presbytère de Notre-Dame des Tempérances, sera témoin d’une pénible divination pratiquée par son oncle le soir du Mardi gras. Cet événement va mener le jeune homme et François à la maison du maire Latulipe, où on apprendra que sa fille, Rose, a été enlevée par un mystérieux étranger. Avec l’aide de François, mais aussi de Shaor’i, Autochtone aux grands pouvoirs arcanistes, et de l’homme fort Baptiste Lachapelle, Faustin devra affronter ceux pratiquant la goétie, la version noire des arcanes.
S’inscrivant dans la fantasy historique, L’Ensorceleuse de Pointe-Lévy mélange science et folklore, dans un monde où existent loups-garous, lutins et jacks mistigris. Avec l’aide des extraits suivants, nous allons démontrer comment la magie s’intègre dans cet univers de manière rationnelle.
Préparatifs et géométrie
Dans ce premier extrait, nous assistons aux préparatifs de la divination que va pratiquer le curé Lamare. Le tout se déroule à la cave du presbytère, sous le regard de Faustin :
Son oncle curé était occupé à dégager une large table de bois de ce qui l’encombrait. D’un geste de la tête, il intima à Faustin de l’aider. Faustin s’empressa de caser au hasard les différents livres sur les étagères, en un tout hétéroclite dont il retint quelques titres : le Petit Albert, le Livre d’Enoch, Unausprechlichen Kulten et les Écrits du Concile de Braga, entre autres.
Quand il se retourna, François assistait déjà le curé dans le tracé de diagrammes arcaniques. Règles, équerres et compas en main, ils couvraient la table de pentacles et autres symboles. Sachant que la moindre erreur pouvait être fatale, Faustin retint son souffle et s’éclipsa entre une large armoire et une étagère garnie de fioles et de bouteilles.
Les deux hommes en robe noire vérifiaient avec soin chaque mesure, chaque angle. Dans un carnet, le curé recalculait des circonférences, des apothèmes et des hypoténuses. Quand tout sembla enfin lui convenir, la vaste table de cèdre était entièrement couverte de figures géométriques. Les tracer avait requis plus d’une demi-heure, pendant laquelle Faustin n’avait pas bougé d’un pouce. Certaines lignes, certains arrangements de formes lui étaient vaguement familiers et il se creusait la tête pour déduire quelle en était la fonction particulière quand François interrompit ses pensées en déclarant:
– Ce sera un honneur d’assister à cette divination, maître Lamare.
Le vieux curé hocha distraitement la tête, vérifiant une dernière fois la mesure de certains angles.
Tout d’abord, il est intéressant de noter le niveau d’érudition du curé via les livres cités dans l’extrait. Je pense notamment à Unausprechlichen Kulten, ce qui voudrait dire « Sectes innommables » en traduisant de l’allemand au français (du moins, selon Google Traduction). Notons aussi le Petit Albert, qui sera également mentionné plus loin dans l’histoire, afin de nous préparer à mieux comprendre l’univers des arcanistes.
Puis, il y a les lignes tracées pour la divination, qui demande des instruments (règles, équerres et compas), mais aussi des connaissances en mathématiques et en géométrie. Il est d’ailleurs pertinent d’ajouter que, plus tôt dans le récit, Faustin et François discutent des répercussions possibles sur l’état physique du curé, qui affiche une apparence plus vieille que son âge véritable. En effet, le moindre sortilège réduit la longévité de l’utilisateur et peut varier de quelques heures à quelques jours, voire de quelques années. Voilà pourquoi le bedeau se fait le plus discret possible afin d’éviter les erreurs de calcul, et ainsi minimiser les contrecoups.
Effets de la transformation
Dans l’extrait ci-dessous, Faustin et François font la rencontre d’Otjiera, un vieux chaman présenté par Shaor’i. On y apprend que la plupart des loups-garous (incluant ceux qui ont attaqué les deux jeunes hommes plus tôt dans l’histoire) sont le résultat d’une perversion des anciens rituels d’animalité des autochtones arcanistes. Shaor’i elle-même a la faculté de se transformer en harfang des neiges, l’animal qui représente le mieux son âme. Otjiera ajoute :
– Plus l’animalité prend de place dans l’esprit humain, plus elle gagne du terrain sur les plans physique et psychologique. À force de se transformer, le corps oublie peu à peu sa forme d’origine et préserve certains traits animaliers de façon permanente. Dans le cas de Shaor’i, ses os sont lentement devenus aussi creux et poreux que ceux d’un oiseau, ce qui a allégé son poids. Ses yeux sont fixes et elle doit mouvoir sa tête pour orienter sa vue. Ses pieds ont acquis une grande souplesse et peuvent se replier aussi bien qu’une main ou que la serre d’un hibou.
– Je ne suis pas sûr de voir le rapport avec les loups-garous, dit François.
– J’y viens. La personnalité de Shaor’i se transforme elle aussi. Elle devient plus vive, plus irascible, la sédentarité lui déplaît, les endroits clos la rendent mal à l’aise. La traque et la chasse lui procurent un plaisir intense. C’est ce que recherchent certains cercles anciens, généralement de magie noire, qui ont perverti la quête d’élévation personnelle. Ils contraignent par un rite abâtardi les participants à adopter la forme que leur dicte l’incantateur. En général, les dirigeants de sociétés sombres imposent à leurs membres la forme du loup. Les bénéficiaires, sans se douter du piège, profitent alors des avantages d’une forme canine. Mais, à mesure que la personnalité du loup les pénètre, s’accroît la dévotion pour la meute – ou pour la société secrète. Et l’obéissance au chef de meute devient de plus en plus profonde.
Dans mon article sur le fonctionnement de la magie, je souligne qu’il est intéressant d’introduire des limites. En voilà un cas pertinent, dans lequel l’animal choisi influence le physique et la personnalité de la personne transformée, perdant peu à peu son humanité au profit de la bête. Il s’agit également d’une explication originale sur l’existence des loups-garous, alors que ces derniers sont habituellement la conséquence d’une morsure ou d’une griffure d’un lycanthrope.
Hommes au service des arcanistes
Enfin, dans ce dernier extrait, Faustin, François et Shaor’i se rendent vers une auberge de Pointe-Lévy dans le but de trouver un homme lige qui saura les guider vers le Mont à l’Oiseau. Là-bas, Faustin et François ont une discussion sur ce type d’homme :
– Mon oncle ne m’avait jamais parlé des hommes liges. Je ne suis même pas sûr de cerner vraiment ce que c’est…
– Il arrivait, il y a encore quelques années, que l’Ordre soit contraint d’accueillir une personne qu’elle n’avait pas prévue. C’était souvent un curé ayant découvert les actes d’un esprit frappeur après avoir été appelé par ses ouailles. Parfois un homme du commun, témoin malgré lui de certains phénomènes surnaturels.
– C’est comme ça que mon oncle t’a trouvé, non?
– Oui. Mais à ce moment-là, ton oncle s’était dissocié de l’Ordre il y avait longtemps. Je te parle d’avant ce temps-là. À l’époque, quand l’Ordre repérait des personnes de ce genre, elle s’empressait de les assimiler. Ceux qui possédaient l’outrevision étaient dûment formés. Les autres s’avéraient de précieux agents implantés dans les différentes paroisses du Bas-Canada, à l’affût des moindres rumeurs de sorcellerie. Quelques-uns encore, triés sur le volet pour leur robustesse, leur vigueur et leur fiabilité, constituaient les hommes liges de l’Ordre – des hommes soumis à un entraînement rigoureux auquel on ajoutait de puissants enchantements qui décuplaient leur force physique. C’est une très ancienne méthode, Achille de l’Iliade en est un exemple. Par la suite, la plupart des regroupements d’arcanistes ont reproduit le procédé.
– Donc les théurgistes n’y ont pas fait exception?
– Tout juste. Seulement, les Troubles de ’38 ont porté un dur coup aux hommes liges. Félix Poutré, Damase Durant… À ma connaissance, il ne reste que Blondin de Yamachiche, Vanelet l’Exilé et Jos Montferrant. Et Baptiste Lachapelle. De tous, je pense que c’est le meilleur choix.
Dans un univers où la magie n’est contrôlée que par de rares élus, il est important de se poser la question sur la rapport entre la magie et le commun des mortels. Dans le cas présenté ci-dessus, nous avons des hommes liges, dont leur force s’explique par un entraînement physique suivi de sorts spécifiques.
En guise de rappel, Achille, héros de l’Iliade, a été trempé dans le Styx par sa mère alors qu’il était bébé dans le but de devenir invulnérable (à l’exception de son talon, qui deviendra son point faible). La version Chartrand donne non seulement une méthode plus crédible à la robustesse d’Achille, mais aussi une origine pour les personnages peuplant l’histoire et le folklore québécois.
À ce sujet, voici une courte présentation de quelques hommes mentionnés par François. D’abord, Félix Poutré, journaliste, espion et commerçant, qui aurait échappé à la potence selon son récit autobiographique. Vanelet l’Exilé serait probablement Louis Vanelet, un personnage d’une des légendes d’Honoré Beaugrand. Jos Montferrand, né Joseph Favre, était un homme de chantier et une figure légendaire. Quant à Baptiste Lachapelle, il est mentionné dans les Mémoires intimes de l’écrivain et politicien Louis Fréchette.
Comme tu peux le constater, L’Ensorceleuse de Pointe-Lévy s’appuie sur un travail exhaustif du folklore québécois ainsi que du contexte historique du Québec dans la première moitié du XIXe siècle. Et ce n’est pas tout : lorsqu’on se penche sur les notes de l’auteur, situées à la fin de ce livre, on s’aperçoit aussi de l’aide apportée par de nombreux érudits, que ce soit sur la littérature québécoise ou sur les contes autochtones. Le but étant de proposer une magie décrite comme une science, qui aurait pu exister dans notre monde.
Sur ce, bonne réflexion! 😀
Tu souhaiterais ajouter plus de détails à la magie ou aux sciences de ton monde fictif? Procure-toi Big Bang Worldbuilding, mon gabarit conçu pour Notion!
