Site icon Porte épique

Leçons de worldbuilding : Chroniques du Pays des Mères

Si tu as suivi mon blogue depuis un moment, tu as probablement lu ma leçon de worldbuilding sur Le tournoi des reines, roman de fantasy qui a pour cadre un reinaume, c’est-à-dire un territoire gouverné par une femme.

Bien entendu, ce n’est pas le seul livre qui imagine le pouvoir au féminin. Voilà pourquoi ma prochaine leçon portera sur une œuvre plus ancienne, mais tout aussi pertinente.

Qu’est-ce que Chroniques du Pays des Mères?

Chroniques du Pays des Mères (lien d’affiliation) est le roman qui a fait connaître son écrivaine, Élisabeth Vonarburg, à l’échelle internationale. À l’origine publié aux éditions Québec/Amérique en 1992, ce livre a été réédité par la suite dans d’autres maisons d’édition, incluant Alire (1999) et les éditions Gallimard (2020).

Le Pays des Mères, c’est ce territoire qui a vu le jour plusieurs siècles après le Déclin de l’humanité et le règne des Harems et des Ruches. Dans cette société matriarcale, les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes et la Maladie décime beaucoup d’enfantes. Lisbeï, notre héroïne, a survécu à la Maladie et, en tant que première-vivante de Selva, la Capte de Béthély, elle suit une éducation particulière afin de devenir la prochaine Mère de Béthély.

Toutefois, alors que Lisbeï entre à l’adolescence, elle n’est toujours pas menstruée. Étant stérile, elle ne peut devenir Mère et c’est Tula, sa demi-sœur, qui la remplacera. Commencera alors pour notre protagoniste un parcours qui la poussera à devenir exploratrice et à découvrir les secrets du passé du Pays des Mères.

Roman de science-fiction primé à de nombreuses reprises, Chroniques du Pays des Mères est une œuvre riche explorant différents aspects d’une société reconstruite, que ce soit la hiérarchie, l’architecture ou l’éducation. Voyons cela de tout près à l’aide d’extraits!

Une classe à l’écart des autres

Dans le premier extrait, Antoné, une jeune femme qui arrive à Béthély pour poursuivre ses recherches sur la Maladie, explique à sa compagne, via une lettre, comment fonctionne cette Famille :

Les Béthély ont une façon très « objective », par exemple, de traiter le problème de la mortalité infantile, la même à peu près que partout ailleurs en Litale et que je continue à trouver… révoltante. Elles ont conservé plus de coutumes des Ruches qu’elles ne voudraient l’admettre. Les enfantes sont élevées à l’écart, en garderie jusqu’à sept années, comme chez les Juddites les plus strictes. « Mosta », non-personnes, jusqu’à sept années (elles ne savent même pas ce que ça veut dire avant de sortir des garderies). Pratiquement pas d’éducation avant sept années non plus, bien entendu! « Moins les mosta en savent, moins elles en perdent si elles doivent rejoindre Elli. » Tout ce potentiel gaspillé ! D’un autre côté, je comprends, bien sûr. Pas d’investissement affectif ni intellectuel dans les enfantes avant d’être sûre qu’elles survivront. Logique. « Rationnel ». Et je peux bien protester, moi qui n’ai jamais perdu d’enfante. Bref.

Comme le résume bien Antoné, les mosta, cette classe sociale à part, ne bénéficient pas d’éducation, notamment en raison de la haute mortalité causée par la Maladie. Et parce que ces enfants sont tenues à l’écart, elles ont moins d’occasions de développer des liens affectifs avec les autres membres de la société, y compris leurs mères.

Lorsque Antoné fait la comparaison des coutumes de Béthély avec celles des Juddites, nous pouvons soupçonner qu’il existe plusieurs manières d’envisager l’enfance au sein du Pays des Mères. La chercheuse elle-même, qui désapprouve ces méthodes, est la preuve qu’il y a différents points de vue, et pas seulement au niveau de l’éducation.

L’habitation décrite par une enfante

Au temps où Lisbeï était à la garderie et qu’elle était séparée de Tula, notre héroïne avait l’habitude de rejoindre en secret sa demi-sœur le soir pour lui raconter ce qu’elle avait appris durant la journée. Dans l’extrait suivant, n’étant plus à la garderie, Lisbeï a conservé cette habitude en s’adressant au silence, avec le langage qu’elle aurait utilisé pour expliquer ses nouvelles connaissances à Tula, entre autres l’architecture de Béthély :

Ainsi (racontait-elle au silence qu’elle nommait Tula), la Tour, les trois Tours, puisqu’elles étaient pareilles, étaient chacune… comme un grand gâteau carré, très haut, avec des couches d’ateliers et de réserves prises entre des tranches de chambres. Tout en haut, comme un glaçage, il y avait le toit et les grands réservoirs d’eau chauffés par le soleil, dans les serres. Au milieu du gâteau, une sourice avait fait des trous: un grand vertical, celui de l’ »ascenseur » (strictement interdit aux dotta; on l’utilisait seulement pour les charges très lourdes et les chaises roulantes); il fallait imaginer une très grosse sourice, évidemment, comme pour l’autre trou qui se tortillait autour, l’escalier principal.

Tout d’abord, j’apprécie le fait qu’on se met dans la peau d’une enfante, qui utilise l’image du gâteau pour décrire les différents étages des Tours. Notons aussi les éléments démontrant l’autosuffisance de Béthély, que ce soit les ateliers ou les serres.

Un autre aspect intéressant est la présence de l’ascenseur, qui sert non seulement à transporter les charges lourdes, mais aussi à déplacer les personnes en chaise roulante. En d’autres mots, certains efforts sont mis en place pour accommoder les personnes handicapées et autres personnes ayant des difficultés à se déplacer (ex. : les personnes âgées).

L’éducation à la reproduction

Lisbeï, qui reçoit une éducation spéciale auprès de sa mère, doit aussi suivre des leçons communes aux autres filles de son âge (les dotta). Dans le dernier extrait, nous avons un aperçu de l’éducation donnée par Antoné, la nouvelle Médecine de Béthély :

Dès le début, les leçons des nouvelles dotta étaient consacrées à ce que non seulement la future Mère mais toute Béthély bien élevée devait savoir de la diététique, de la botanique, de l’entomologie, de l’agriculture et de l’élevage. La génétique, celle des plantes ou des animales, ses mécanismes, ses lois et ses problèmes finiraient par ne plus avoir de secrets pour elles (ou du moins ce qu’on en avait reconstitué à partir des Fragments, ne manquait jamais de rappeler Antoné). On permettait aux dotta d’assister à la naissance des agnelles, des poulines ou des chatonnes. À Béthély, seules les Rouges pouvaient voir naître les enfantes humaines, mais c’était à peu près semblable, comme l’indiquaient à Lisbeï les planches anatomiques d’Antoné.

Plusieurs éléments sont à retenir dans cet extrait. Pour commencer, les connaissances enseignées aux enfantes sont plus ou moins complètes, laissant l’hypothèse qu’elles avaient été perdues quelque part dans l’histoire de l’humanité avant d’être reconstituées. Notons aussi l’utilisation de planches anatomiques en tant qu’outils d’enseignement, un rappel de l’absence d’une technologie avancée dans les Pays des Mères.

Puis, un aspect qui n’a pas encore mentionné jusqu’à maintenant, mais qui a son importance : les Rouges. Dans l’univers du roman, il s’agit de femmes en âge d’avoir des enfantes, de leurs premières règles jusqu’à la ménopause et vêtues de rouge. Après cette période, elles deviennent des Bleues. Comme quoi la capacité d’avoir ou non des enfantes influence la division des classes dans ce monde postapocalyptique.

Enfin, ce qui ressort dans toute l’œuvre et qui mérite d’être souligné : l’utilisation de la langue. Dans un univers où les femmes sont plus nombreuses que les hommes, il devient naturel de féminiser les mots (enfantes, sourice, agnelles, poulines, chatonnes…). D’autant plus que n’importe quelle langue tend à se modifier au fil des siècles, reflétant mieux la réalité actuelle.

Comme tu peux le constater, le simple fait d’imaginer une société majoritairement féminine influence différents aspects, et je n’ai pas encore abordé les questions de la politique, de la violence ou de la place des hommes. Si tu veux en savoir plus, je t’encourage fortement à lire cette œuvre de celle qu’on appelle la Grande Dame de la science-fiction québécoise.

Sur ce, bonne réflexion! 😀

Tu aimerais noter les éléments d’une société utopiste ou dystopique? Procure-toi Big Bang Worldbuilding, mon gabarit conçu pour Notion!

Quitter la version mobile