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Leçons de worldbuilding : Sans famille

Comme beaucoup d’enfants de la génération Y, j’ai grandi avec la télévision. Et c’est par la télévision que j’ai découvert Rémi sans famille, et ce, avant de savoir que cet animé était une adaptation d’un roman.

Maintenant adulte, j’ai cru qu’il serait bon de découvrir les classiques littéraires. Ainsi, dans le cadre de mes lectures en direct sur Twitch, j’ai pu lire Sans famille et j’en ai profité pour noter des extraits dignes d’une leçon de worldbuilding. Sur ce, comme le dirait si bien le musicien Vitalis : en avant!

Qu’est-ce que Sans famille?

Sans famille est un roman français d’Hector Malot publié en 1878. Elle raconte l’histoire de Rémi, un enfant abandonné, adopté par mère Barberin, puis vendu à un saltimbanque nommé Vitalis. Avec ce dernier et ses animaux (Joli-Cœur, Capi, Zerbino et Dolce), il apprendra plusieurs leçons, incluant l’art du théâtre et de la musique. Plusieurs fois malmené par le destin, Rémi pourra heureusement compter sur quelques personnes croisées en chemin avant de découvrir ses véritables origines.

Roman d’initiation, Sans famille n’est pas seulement le récit du passage de l’enfance à l’âge adulte chez Rémi, c’est aussi un voyage dans la France, l’Angleterre et la Suisse du XIXe siècle. Les descriptions qu’on y retrouve peuvent donner matière à réflexion en termes de worldbuilding. En voici quelques exemples.

Un animal sous plusieurs points de vue

Dans ce premier extrait, on apprend que le mari de mère Barberin a été estropié en travaillant à Paris et a entrepris de poursuivre son employeur afin que celui-ci puisse lui payer une indemnité. Mais pour ce faire, cela prend de l’argent et la mère Barberin n’aura pas le choix de vendre Roussette, la vache de la famille.

Ceux-là seuls qui ont vécu à la campagne avec les paysans savent ce qu’il y a de détresses et de douleurs dans ces trois mots : « vendre la vache ».

Pour le naturaliste, la vache est un animal ruminant; pour le promeneur, c’est une bête qui fait bien dans le paysage lorsqu’elle lève au-dessus des herbes son mufle noir humide de rosée; pour l’enfant des villes, c’est la source du café au lait et du fromage à la crème; mais pour le paysan, c’est bien plus et mieux encore. Si pauvre qu’il puisse être et si nombreuse que soit sa famille, il est assuré de ne pas souffrir de la faim tant qu’il y a une vache dans son étable. Avec une longe ou même avec une simple hart nouée autour des cornes, un enfant promène la vache le long des chemins herbus, là où la pâture n’appartient à personne, et le soir la famille entière a du beurre dans sa soupe et du lait pour mouiller ses pommes de terre ; le père, la mère, les enfants, les grands comme les petits, tout le monde vit de la vache.

Comme on peut le voir, la vache peut être vue de différentes manières selon le métier ou la condition socioéconomique. En effet, elle peut autant être vue comme une distraction que comme une source vitale de nourriture.

De plus, il est pertinent de noter le passage suivant : « la pâture n’appartient à personne ». Si tu as lu mon article sur les 7 questions à propos de l’agriculture et de l’alimentation, j’ai abordé la question des conflits dans l’utilisation du territoire rural. Cette pratique de faire paître les animaux sur le bord des chemins est une manière débrouillarde de les nourrir sans avoir à louer un terrain.

De la réalité au conte

Dans l’extrait suivant, la troupe de Vitalis est rendue dans les Landes, au sud-ouest de la France. Pendant le crépuscule, alors que Vitalis se reposait, Rémi gravissait seul un petit monticule. Voyant une grande ombre venant vers lui, le jeune garçon, croyant voir un animal, prit peur et alla retrouver son mentor. Ce dernier s’adresse alors à l’apparition, qui lui répond.

Quel ne fut pas mon étonnement lorsque cet animal dit qu’il n’y avait pas de maisons aux environs, mais seulement une bergerie, où il nous proposa de nous conduire ! Puisqu’il parlait, comment avait-il des pattes ?

« Vois-tu maintenant ce qui t’a fait si grande peur ? me demanda Vitalis en marchant.

– Oui, mais je ne sais pas ce que c’est : il y a donc des géants dans ce pays-ci ?

– Oui, quand ils sont montés sur des échasses. »

Et il m’expliqua comment les Landais, pour traverser leurs terres sablonneuses ou marécageuses et ne pas enfoncer dedans jusqu’aux hanches, se servaient de deux longs bâtons garnis d’un étrier, auxquels ils attachaient leurs pieds.

« Et voilà comment ils deviennent des géants avec des bottes de sept lieues pour les enfants peureux. »

À l’époque d’Hector Malot, les sols sablonneux des Landes rendaient l’agriculture difficile, d’où l’adoption d’un système agropastoral. Ainsi, les paysans élevaient des moutons, dont le fumier servait à fertiliser les terres. Et pour mieux suivre les troupeaux, les habitants de cette région se déplaçaient sur des échasses.

Il est également intéressant de noter comment l’imaginaire d’un enfant peut donner naissance à des images dignes de contes de fées. Par exemple, les bottes de sept lieues citées dans l’extrait précédent (et qui se retrouvent également dans Le Petit Poucet) sont des bottes magiques permettant de parcourir sept lieues en une seule enjambée.

Baptiser selon les dates

Enfin, le dernier extrait se déroule alors que Rémi est de passage à Varses, dans les Cévennes. Là-bas, on y retrouve des mines de charbon, dont les puits sont baptisés selon une méthode particulière :

L’exploitation des mines de la Truyère se fait par trois puits qu’on nomme puits Saint-Julien, puits Sainte-Alphonsine et puits Saint-Pancrace, car c’est un usage dans les houillères de donner assez généralement un nom de saint aux puits d’extraction, d’aérage ou d’exhaure, c’est-à-dire d’épuisement; ce saint, étant choisi sur le calendrier le jour où l’on commence le fonçage, sert non seulement à baptiser les puits, mais encore à rappeler les dates.

Dans mon article sur les noms de personnages, j’avais évoqué le fait que, dans certains pays, le jour de naissance d’un enfant déterminait son prénom. Dans l’univers de Sans famille, la religion catholique a une influence sur le calendrier, puisque chaque jour de l’année porte le nom d’un saint.

D’ailleurs, dans le roman historique Un long dimanche de fiançailles, le personnage de Benoît Notre-Dame est un enfant trouvé sur les marches de la chapelle Notre-Dame-des-Vertus, et ce, un 11 juillet, fête de Saint-Benoît. Ainsi, le lieu et la date ont déterminé son prénom et nom de famille.

En conclusion, plusieurs détails ajoutent du réalisme au roman Sans famille, dépeignant non seulement la lutte des personnages face à la pauvreté, mais aussi le pouvoir de l’imaginaire et de la musique sur les gens.

Et si tu as envie de découvrir cette histoire d’une autre époque, sache qu’il est possible de la lire gratuitement dans la bibliothèque numérique TV5MONDE (tome premier et tome second)!

Sur ce, bonne réflexion! 😀

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