Jusqu’à maintenant, j’ai surtout présenté des leçons de worldbuilding mettant en valeur des œuvres de fantasy ou de science-fiction. Mais qu’arrive-t-il lorsqu’il s’agit d’une œuvre s’inscrivant dans le fantastique? Afin de démontrer qu’il existe également du worldbuilding dans ce genre littéraire à la frontière de la réalité et de l’imaginaire, j’ai décidé de trouver des exemples pertinents provenant de deux nouvelles et d’un roman de Rosalie Demers, l’une des finalistes du prix Jacques-Brossard 2026.
« La Voie ferrée » : Une histoire troublante
Commençons avec « La Voie ferrée », une nouvelle parue dans la revue Solaris, édition Hiver 2025. Elle concerne les mésaventures de deux adolescents, Antoine et Jimmy, qui empruntent le vieux chemin de fer abandonné au retour de l’école. Ce chemin leur convient mieux que celui passant dans le village. En effet, du point de vue d’Antoine, cette route offre bien plus que de superbes paysages :
En prime, le trajet nous conférait l’impression d’être des durs, des bad ass, des courageux, quoi (sentiment de première catégorie à l’adolescence), puisque la voie ferrée était réputée hantée depuis le déraillement d’un train cent ans auparavant. De l’accident, je ne savais pas grand-chose, hormis que le conducteur et les deux mécaniciens à bord y avaient perdu la vie. On racontait que le chauffeur fou avait provoqué le déraillement dans une soif de sang et de mort. Des lettres d’adieu troublantes, emplies de rage, avaient été retrouvées chez lui peu après la tragédie. Le drame remontait à plus d’un siècle et cette version ne tenait à rein, sinon à du bon vieux commérage de village, mais c’était la rumeur qui courait, et la légende prétendait qu’un train fantôme sifflait encore pendant la nuit.
Ce qu’on peut retirer de cet extrait, c’est que tout bon récit d’horreur s’appuie sur des faits réels. Dans le cas qui nous concerne, il s’agit d’un accident de train, mais qui remonte il y a si longtemps que les faits ont été déformés. En d’autres mots, il existe différentes versions : celle avec les faits, mais aussi celles qui se sont transformées avec le temps, avec des détails plus ou moins vrais (ex. : les lettres d’adieu). Puis, il y a ce qui reste de la légende, comme le sifflement du train, preuve irréelle de son existence.
« Perséphone » : Les chances de survie
L’extrait suivant provient de la nouvelle « Perséphone », publiée dans la revue Solaris, édition Automne 2025. Avant que notre héroïne adopte une chatte du nom de Perséphone, elle raconte sa journée habituelle de travail dans son journal intime. Pour contexte, elle est responsable de l’administration de vaccins et de l’euthanasie aux animaux abandonnés dans un refuge :
C’était aussi jour de chance pour le chat à poil ras. Surtout pour une bête trouvée dans la rue. D’habitude, on manque de cages pour les animaux perdus. S’ils ne sont pas réclamés après cinq jours, c’est l’euthanasie directe. En santé ou pas. Sans pedigree quelconque, ils ne font pas le poids contre les bêtes abandonnées qui ont pour seule malchance une trahison. Mais! Par bonheur pour ce minou, un chaton avait été adopté la veille et une cage était donc disponible. En plus, avec son nez rose et sa bouille ronde à la Hello Kitty, il avait toutes les chances d’être choisi. D’autant plus qu’il était dégriffé. Un atout rare depuis que la loi l’interdit. Personnellement, je ne vois pas le mal de cette pratique. Si l’on m’offrait un toit, du confort et de la nourriture à volonté, pour le reste de mes jours et sans avoir à lever le petit doigt, je me ferais couper le bout des phalanges sans hésiter. Pas cher payé pour une vie de pacha.
Premier point intéressant à soulever : les conditions de travail de ce refuge, comme le manque de cages, qui complique le sauvetage des animaux abandonnés. Le refuge n’a donc pas le choix d’euthanasier les animaux non réclamés au bout d’un certain moment.
Notons aussi quelques critères favorisant l’adoption d’animaux, du moins du point de vue de notre protagoniste : la race de l’animal, mais aussi l’âge, la beauté et le dégriffage. Ce dernier point, qui est l’objet d’une loi, démontre également le manque d’empathie du personnage principal, qui sera révélé à d’autres moments dans la nouvelle.
Sous les eaux : Les habitudes d’un ermite

Enfin, le dernier extrait est tiré du roman Sous les eaux, publié par la maison d’édition Tête première en 2025. L’histoire a pour héroïne Rachelle, qui a la capacité de revivre les dernières heures des personnes décédées en touchant leur corps. Par ce pouvoir étrange, elle espère retrouver son frère Simon, porté disparu il y a plusieurs années :
Simon ne déambulait jamais dans la ville. Il ne connaissait personne à Longueuil, sauf elle. Plutôt solitaire, son grand frère se terrait la plupart du temps dans la maison de campagne familiale, héritée du père. Sise au beau milieu d’un rang, entre une ferme bovine et une commune hippie qui cultivait un jardin pédagogique, la demeure était vaste pour un homme seul. Simon y avait installé son bureau de graphiste et utilisait les chambres vides pour cultiver quelques plants de marijuana. Sans intention criminelle, même s’il en refilait parfois pour pas cher à ses amis. Les visites se limitaient à celles de sa sœur, de leur mère et de quelques clients de sa compagnie. Ses sorties relevaient encore davantage de l’exception. Mis à part l’épicerie, à la quincaillerie et, plus rarement, au bar du village, on l’apercevait peu hors de chez lui. Ermite, il répugnait les humains de manière générale, les trouvait trop bavards, stupides, égoïstes; il ne jurait que par son chien. Le vieux labrador brun l’accompagnait où qu’il aille, patientant la langue pendue sur la banquette de la camionnette lorsque son maître s’extirpait de sa tanière. Le duo était inséparable. D’ailleurs, on n’avait jamais retrouvé l’animal.
Par ce paragraphe, on apprend beaucoup de choses, à commencer par le voisinage de Simon (ferme bovine, commune hippie) ainsi que par quelques lieux du village (épicerie, quincaillerie, bar), qui sont plus ou moins typiques d’un milieu rural. On apprend également ses sources de revenus (compagnie, vente de marijuana) et ses possessions (maison de campagne, camionnette). Il est ailleurs intéressant de noter l’usage de la maison par Simon qui, vivant seul avec son chien, peut se permettre de l’aménager selon ses besoins.
Comme tu peux le constater, le worldbuilding est également présent dans le fantastique, bien que moins spectaculaire que la fantasy ou la science-fiction. Toutefois, il permet d’ajouter plus de réalisme à un univers de plus en plus fantasmagorique. Et si tu désires en savoir plus sur l’enquête de Rachelle concernant son frère, je t’invite à te procurer Sous les eaux dans une librairie indépendante la plus proche… ou via mon lien d’affiliation.
Sur ce, bonne réflexion! 😀
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