Il y a quelque chose de particulier lorsqu’arrive le mois d’octobre. La spooky season (que je pourrais traduire par « saison des frayeurs ») est un moment idéal pour plonger dans les films ou les livres d’horreur. Mais c’est aussi l’occasion de revisiter certaines figures monstrueuses ou mythiques.
Pour cette leçon de worldbuilding, nous allons explorer le cas de la sorcière à travers trois nouvelles littéraires.
Qu’est-ce que Au bûcher?

Au bûcher (lien d’affiliation) est un collectif de nouvelles publié par Les Six Brumes en 2026. Ce qui en fait un collectif particulier, c’est que celui-ci a été pensé, écrit, dirigé, révisé et illustré au féminin, avec la figure de la sorcière au cœur des récits.
À titre d’information, les autrices ayant participé à ce projet sont les suivantes : Raphaëlle B. Adam, Iseult Bacon-Marcaurelle, Joyce Baker, Sylvie Bérard, Josée Bérubé, Geneviève Blouin, Véronique Drouin, Ariane Gélinas, J.D. Kurtness, Ayavi Lake, Marie-Hélène Sarrasin, Ericka Sezille et Élisabeth Vonarburg.
Tantôt douces, tantôt cruelles, les sorcières présentes dans le collectif Au bûcher témoignent d’une grande diversité au niveau du style, mais aussi au niveau des genres littéraires explorés. Voici un aperçu de cette diversité du point de vue du worldbuilding.
« Il y a des âmes dans tout (surtout dans des pots) » : de la polyvalence des âmes
Dans cette nouvelle d’Ericka Sezille, nous retrouvons Uma, une sorcière de la Louisiane qui se rend à proximité d’une prison texane pour recueillir l’âme d’un condamné à mort. Comme l’extrait le démontre ci-dessous, les âmes peuvent servir à différents usages :
S’il n’y avait pas eu autant d’âmes accessibles au Texas, cela ferait bien longtemps que la sorcière n’y mettrait plus les pieds. Mais son stock avait radicalement diminué le mois précédent. Plusieurs malédictions, des sortilèges, deux ou trois potions d’envoûtement, une poupée vaudou, des friandises pour sa voiture et quelques luminaires avaient suffi à réduire drastiquement le nombre d’âmes dans son armoire. La moitié d’une année à récolter aux quatre coins du pays et voilà qu’il fallait une fois encore se réapprovisionner, quel cycle infernal! Peut-être était-il temps de changer de spécialisation, récupérer un vieux grimoire et se contenter de lancer des sortilèges, et voir avec deux copines pour faire un remake de Charmed. Mais Uma n’était pas sûre que des démons poppant comme du pop-corn partout en ville soit une bonne chose…
Comme nous pouvons le constater, le contexte sociopolitique d’un pays ou d’une région peut faire le bonheur de certaines personnes. Dans ce cas-ci, le fait que la peine de mort existe au Texas facilite la cueillette d’âmes pour les sorcières, qui sont en mesure d’attendre le moment propice pour la récolte.
Et bien que les âmes forment un ingrédient polyvalent, cette ressource demeure limitée et laborieuse à acquérir, au point qu’Uma remette en question sa spécialisation. D’autant plus que sa voiture, une vieille Camaro, a des goûts exquis…
« Les nefs sorcières » : un monde raconté par une IA
La nouvelle suivante est celle de Sylvie Bérard, qui nous amène vers la science-fiction. En effet, son protagoniste, l’intelligence artificielle d’un vaisseau spatial, raconte à d’autres vaisseaux comment elle est entrée en contact avec la commandante Ceridwen Kai, originaire de la planète Llyntegid.
Parfois, lorsqu’elle était en repos dans ses quartiers, elle me demandait : « Raconte-moi mon monde. » Pour elle, je décrivais son histoire géopolitique telle qu’elle se trouvait compilée dans mes bases de données, je lui projetais des simulations relatant l’arrivée de ses semblables sur cette planète verte, à la végétation luxuriante et à la faune diligente et bénéfique, toutes deux majoritairement inoffensives pour l’espèce exogène en train de s’y installer et qui s’efforcerait toujours de respecter et de célébrer sa nouvelle terre d’accueil. Je lui parlais des figures llyntegidiennes marquantes : de Tuinec Wechta qui avait orchestré le vaste exode depuis l’Ancienne-Terre jusqu’à la nouvelle planète d’accueil; de Sulevia Ster qui avait proposé les grandes lignes de l’organisation sociopolitique d’un nouveau monde où trois peuples interreliés des anciens Nord, Sud et Est se partageraient les trois continents du globe; du premier Conseil planétaire qui avait conçu un modèle favorisant la diversification dans l’union; et de beaucoup d’autres faits et personnages. J’évoquais la petite histoire, les aventures et les mésaventures quotidiennes, les légendes, les fictions, les différentes façons de rendre grâce à l’écosystème qui les accueillait et les nourrissait, les rituels et les danses importées de l’Ancienne-Terre. Ceridwen me disait qu’elle avait l’impression de redevenir étudiante et d’être en train de réviser pour ses examens de fin de phase d’apprentissage, mais je crois surtout que cela la faisait replonger dans ses sources culturelles, pour lesquelles elle éprouvait une nostalgie tardive.
Tout d’abord, il est intéressant de noter qu’il y a au moins deux méthodes de transmission des connaissances : à l’oral, à la manière de l’enseignement magistral; et par les simulations, qui ajoutent un aspect visuel aux présentations.
On peut aussi remarquer qu’il y a plusieurs manières de raconter un monde : par son histoire géopolitique, par ses figures marquantes, par ses légendes, par ses rituels… D’ailleurs, on peut imaginer que l’environnement de la planète Llyntegid ait pu inspirer les habitants de l’Ancienne-Terre à honorer la nature, ce qui en fait non seulement un prétexte pour préserver leur mode de vie, mais aussi pour éviter de répéter les mêmes erreurs ayant poussé à la fuite de leur ancienne planète.
« Dilicidum » : des hommes voués à une cause
La dernière nouvelle, écrite par Véronique Drouin, raconte comment Misha, une Incanta capturée par un fanatique chasseur de sorcières, doit s’allier à cet ennemi pour survivre à son périple. L’extrait suivant permet d’en apprendre plus sur ces chasseurs particuliers, nommés Venators :
On désignait dès l’enfance les Venators afin qu’ils accomplissent les missions du Clericatus. Ces garçons robustes et disciplinés étaient choisis et élevés selon les doctrines de la congrégation qui s’était fixée pour objectif d’éradiquer les Incantas de toutes allégeances, perçues comme des hérétiques qui vouaient un culte aux forces obscures. D’ailleurs, chez ces intégristes religieux, les femmes occupaient un rôle figuratif où elles étaient mariées jeunes afin de procréer rapidement. Elles étaient tenues loin de la scolarisation ou des fonctions influentes qui auraient pu éveiller chez elles une fibre rebelle. Si le procès de Misha ne se soldait pas par une condamnation au bûcher, elle préférerait mourir que d’être reléguée à ce type d’asservissement. De toute façon, les hommes aussi ne faisaient que se soumettre aux ordres établis. Son traqueur en était un bon exemple. Il ressemblait à tous les Venators qu’elle avait vus. Uniforme terne, cheveux rasés, corps façonné, marquages hiérarchiques sur le visage. Tout pour effacer leur personnalité, pour les déshumaniser. Pour les conformer aux dictats. Ils faisaient vœu de chasteté, chassaient et mouraient pour la cause. Ces individus appartenaient au Clericatus, pas à eux-mêmes.
Ici, on peut apercevoir plusieurs manières utilisées par le Clericatus pour contrôler les hommes et les femmes. Tout d’abord, en privant les femmes de la scolarisation, puis en les mariant jeunes, ce qu’on peut malheureusement constater dans plusieurs parties de notre propre monde.
Du côté des hommes, ceux choisis pour devenir des Venators sont privés de leur individualité. De plus, en faisant vœu de chasteté, ils sont encouragés à éliminer les Incantas plutôt qu’à former des liens affectifs avec une autre personne. Ce type de conditionnement peut être comparé à l’éducation des jeunes Spartiates à l’époque antique, formés entre autres pour la guerre.
Comme tu peux le constater, la figure de la sorcière peut se retrouver dans différents genres littéraires, avec une réflexion sur l’art de la sorcellerie ainsi que sur la société formant les sorcières ou leurs ennemis. Pour en savoir plus sur ces trois nouvelles (et les dix autres), je t’encourage fortement à te procurer ce collectif!
Sur ce, bonne réflexion! 😀
Tu aimerais noter les figures marquantes de ton univers fictif? Procure-toi Big Bang Worldbuilding, mon gabarit conçu pour Notion!
