Leçons de worldbuilding : Les ressources naturelles

Lors de la dernière leçon de worldbuilding, j’avais mentionné le prix Jacques-Brossard, qui avait été remporté par Fanie Demeule pour l’édition 2026. Cependant, je crois qu’il serait pertinent de mettre en valeur les finalistes de ce prix, l’une des nombreuses distinctions célébrant les littératures de l’imaginaire au Québec.

Dans cet article, je te présente le livre d’une des finalistes, reconnue entre autres pour avoir remporté un Prix des Horizons imaginaires en 2019 avec son roman Faunes.

Qu’est-ce que Les ressources naturelles?

Les ressources naturelles de Christiane Vadnais

Les ressources naturelles (lien d’affiliation) est un roman de Christiane Vadnais publié auprès de la maison d’édition Alto en 2025. On y retrouve les déboires de Clémence Saint-Pierre, qui travaille chez Torrents, une entreprise dédiée à la résolution de défis écologiques grâce à la technologie. Lorsque le vide se fait au cœur du golfe du Saint-Laurent et que la multiplication de problèmes pousse Clémence à l’épuisement, cette dernière quitte Montréal pour se rendre à la source du néant.

Roman d’anticipation avec une touche de fantastique, Les ressources naturelles dénonce les ravages du capitalisme tout en célébrant la beauté de la nature, particulièrement celle de l’eau. Il est aussi un roman choral, qui laisse la place à plusieurs voix. Toutefois, afin d’éviter les spoilers, les extraits présentés ci-dessous se concentrent sur le point de vue de Clémence, ce qui permet également de voir les liens entre la technologie et la nature.

Des solutions technologiques

L’extrait qui va suivre se situe dans le contexte d’une fête lancée en l’honneur de Valentin, un collègue de Clémence. Alors que Clémence est au courant de la disparition des espèces vivantes dans le golfe du Saint-Laurent, sa patronne, Lilas Desroches, laisse plutôt entrevoir aux fêtards un mandat singulier de gestion de crise :

Chez Torrents, malgré le zeitgeist optimiste de la métropole, nous savons que la crise environnementale n’est pas chose du passé. Nous croyons les quelques témoignages en provenance des villages autonomes, le long des côtes dévastées. On nous a livré un monde en crise qui, pour rester soutenable, doit constamment être contenu. Alors, quand des feux brûlent, nous arrosons. Quand des eaux montent, nous érigeons des murs. Si le désert progresse, nous l’irriguons. Les abeilles meurent, nous envoyons des robots caresser les pistils des fleurs. À la hausse des températures, nous répondons par la diffusion d’une poudre de diamant dans la stratosphère, renvoyant la lumière vers l’étoile d’où elle est venue.

Nous travaillons avec la science, la technologie et, surtout, les contraintes du moment. « Intriguant », « singulier » ne sont pas des mots que nous utilisons d’habitude : sur la terrasse, le malaise est palpable. Pour le contrer, quelqu’un lève son verre en criant, un signal compris de tous. Le barman fait sauter des bouchons, le volume de la musique supplante le vent doux et vif des hauteurs. Des silhouettes se mettent à onduler. Des drones aux couleurs fluorescentes prennent leur envol et, scintillant au-dessus de nos têtes, harmonisent dans l’air leurs voix de synthèse. À l’aube des grands mandats, mes collègues et moi avons besoin de danser jusqu’à ce que le soleil éveille une brume délicate comme le champagne. Nous explorons les vertus festives des plantes, nous explosons les jambes et la tête. C’est notre manière de forcer le courage.

Déjà, nous pouvons apercevoir un décalage dans la perception des Montréalais et celle des habitants de la côte. Alors que les premiers ont dans leur champ de vision la tour de Torrents, qui s’affiche comme un mariage entre la nature et la technologique, les deuxièmes voient de leurs propres yeux la destruction de leur environnement.

À défaut de ne pouvoir régler la crise environnementale, celle-ci peut au moins être contenue par des solutions technologiques. Notons aussi la présence des drones, qui servent également de « pansement » en divertissant plutôt qu’à prendre part à une quelconque solution.

Quant aux employés de Torrents, ceux-ci fêtent allègrement pour oublier le trouble qui les gagne. On peut alors deviner que leur métier n’est pas facile, surtout s’ils sont sensibles aux problèmes causés par les changements climatiques.

Des outils polyvalents

Dans le prochain extrait, Clémence et ses collègues se retrouvent dans un laboratoire du sous-sol, où se trouve une solution adaptée à l’exploration de la zone mystérieuse du golfe Saint-Laurent :

Lilas pointe un bassin et annonce:

– Voici nos éclaireuses.

Des têtes lactées de méduse y flottent. Collées les unes contre les autres, elles ressemblent à une armada de nuages. Chaque petit tourbillon, encapsulé dans une membrane transparente, paraît d’une finesse telle qu’il pourrait se dissoudre dans l’eau. Une lumière douce émane des ombrelles réunies, passe de l’une à l’autre en un courant furtif, éclairant les centaines de tentacules suspendus dessous.

– Elles ne sont pas trop serrées, là-dedans? s’inquiète Valentin.
– Oh, mais ce ne sont pas des animaux. Pas tout à fait, réplique Lilas.

Sous leurs tissus organiques, nous apprend-elle, ces petites bêtes sont en réalité de véritables ordinateurs capables d’amasser des données sur tous les aspects du golfe. Selon la startup coréenne qui les a créées, elles peuvent naviguer sur de formidables distances, repousser les prédateurs, se régénérer, partager des informations. Dans les prochaines semaines, elles surveilleront les niveaux d’oxygène et de contaminants. Elles repéreront d’éventuels cadavres à autopsier. Suivant les résultats des analyses, on pourra les charger de disséminer des robots microscopiques dans l’océan pour le nettoyer.

Tout comme la tour de Torrents évoquée plus haut, les méduses sont également un mélange organique et technologique. Fait pertinent : selon Wikipédia, les méduses seraient les animaux aquatiques nageant le plus efficacement, en raison de leur ombrelle. Et parce qu’elles ont la capacité de se régénérer, du point de vue d’une entreprise comme Torrents, elles diminuent les coûts de remplacement (donc, il s’agit d’un investissement judicieux).

De plus, il est intéressant de noter le recours à une entreprise étrangère pour l’importation de ces méduses modifiées. Dans un contexte de crise écologique, on peut imaginer différents types d’échanges économiques entre les pays (ex. : le Canada et la Corée du Sud), que ce soit au niveau des innovations, mais aussi du côté des aliments ou du divertissement.

Un environnement réimaginé

Dans le dernier extrait, Clémence partage avec nous la manière avec laquelle la métropole québécoise a changé :

Longtemps, Montréal a été une île sans le savoir. Il fallait se rendre à ses pointes pour percevoir l’ouverture qui donne aux villes fluviales leur charme. Au crépuscule, en de rares endroits seulement, son horizon vous hameçonnait le cœur.

Puis, au fil de catastrophes successives, le centre-ville a dû être réaménagé. On a eu soif du Saint-Laurent, de son ossature de glace en hiver, de ses vapeurs annonçant la nuit en été. Des tours ont été abattues ici et là, dégageant des pans de ciel et d’eau. Au bord du fleuve, des promenades végétales ont remplacé d’anciennes autoroutes. Des forêts intelligentes, plus tard rebaptisées « Pépinières » pour leur pouvoir de régénérescence, ont colonisé des ponts obsolètes. Si, du haut du ciel, un vaisseau spatial choisissait aujourd’hui de se poser sur le neurone lumineux dessiné par Montréal sur la carte de l’Amérique du Nord, ses pilotes pourraient croire naturels les jardins suspendus au-dessus des flots.

Tout près de Torrents, on accède facilement à cette lisière idyllique de l’île, où les quais s’étirent avec la délicatesse de dendrites. L’été dernier, en dehors des périodes de crise, Valentin et moi nous y rendions le midi. Nous descendions les échelles installées pour faciliter la baignade. Immergés, nous contemplions le paysage avec une fierté de propriétaires. Les toits verts des immeubles fleurissaient entre les reliquats de l’architecture brutaliste et les cubes verdoyants d’Habitat 67. Des perroquets fraîchement arrivés du sud rasaient la surface tranquille des vagues.

Tout d’abord, il est important de préciser qu’à l’état sauvage, les perroquets se trouvent principalement dans les régions tropicales et subtropicales de l’hémisphère sud. Il est donc impossible de trouver ce type d’oiseau en liberté en Amérique de Nord, à moins que les changements climatiques modifient ses habitudes, ce qui semble être le cas dans l’univers des Ressources naturelles.

Toujours du côté des transformations, notons celle du centre-ville de Montréal, marquée par un retour à la nature : promenades et toitures végétales, quais facilitant la baignade dans le fleuve Saint-Laurent, forêts colonisant des ponts obsolètes… Tout pour évoquer un lieu utopique plutôt que la crise écologique qui a lieu partout dans le monde.

Comme tu peux le constater, à première vue, Les ressources naturelles présente un avenir rapproché dans lequel la technologique pallie les problèmes écologiques. Toutefois, elle contribue davantage à dissimuler la crise plutôt qu’à la régler. Pour en savoir plus sur le parcours de Clémence et des autres personnages, je t’invite à te procurer ce livre dans une librairie indépendante ou à le louer dans une bibliothèque proche de chez toi.

Sur ce, bonne réflexion! 😀

Tu aimerais noter les technologies existantes dans ton univers fictif? Procure-toi Big Bang Worldbuilding, mon gabarit conçu pour Notion!

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